Zone Neutre, ses sans-papiers et leurs enfants ont été expulsés. Le coup de force policier a été ultra-violent, frappant des opposant.es pacifiques à cette expulsion évitable. Du jamais vu dans les milieux de l’aide au logement, selon plusieurs témoins ou victimes.
7 heures du matin
Sur le square de l’Aviation, à Anderlecht, au moins 250 personnes sont déjà réunies devant un grand immeuble vide occupé par le collectif de sans-papiers Zone Neutre. En une phrase : c’était le siège du syndicat libéral CGSLB, ça a été racheté par des investisseurs néerlandais qui projettent d’y ouvrir un hôtel et, entretemps, 70 personnes squattent les anciens bureaux. Zone Neutre a indiqué aux Hollandais et au bourgmestre anderlechtois Fabrice Cumps qu’il était prêt à migrer à quelques kilomètres de là, où l’attend une « convention d’occupation temporaire » avec un propriétaire peu pressé de réaffecter les lieux et soucieux d’éviter le paiement de la taxe sur les immeubles inoccupés. Il faut juste quelques semaines de patience. Mais d’un coup, les investisseurs n’ont plus le temps. Ils exigent l’expulsion. Un huissier de justice est attendu à 9 heures pour faire exécuter le jugement d’expulsion obtenu en mai dernier. Près de la gare du Midi, une bonne dizaine de fourgons de police sont près à l’action. Comme Nationale 4 l’a annoncé hier, ils auraient reçu l’ordre d’y aller. Sur le square, Fatiha cherche à se rassurer : « Ils ne vont pas oser, ça va aller. » Autour d’elle, les gens sont calmes. Pour l’essentiel, il s’agit d’habitant.es sensibles au droit au logement. Un vieil homme s’appuie sur une canne. La moyenne d’âge doit tourner autour des 30, 35 ans maximum. Plusieurs groupements ou associations sont représentées. Ce vendredi, c’est la journée mondiale de lutte contre la pauvreté.
9 heures
D’un étage de l’ancien siège syndical, un porte-voix annonce que les ultimes négociations avec les autorités communales et la zone de police « Midi » sont en train d’échouer. À l’une des extrémités de la place, deux négociateurs choisis par Zone Neutre et le Front Anti-Expulsions discutent posément avec un officier de police. Il est question de répéter ce qui s’est produit le 27 août dernier quand le bourgmestre socialiste Fabrice Cumps avait invoqué le risque de troubles à l’ordre public pour stopper les policiers (des tensions qui auraient bloqué l’une des artères voisines, importante pour l’accès au haut de la ville et à la gare en pleine heure de pointe). La mobilisation citoyenne était déjà dense. Cette fois, il y a davantage de monde encore ; les policiers sont beaucoup plus nombreux également. Au final, c’est niet. Pas d’attitude conciliante des autorités. Il est 10 heures et quelques. Les chants d’appel à la solidarité se renforcent. Devant l’une des entrées du bâtiment, il y a un château gonflable. Tout un symbole. La coopérative Recyclart en fait profiter depuis plusieurs mois les communes proches du canal. De l’art ludique qui permet un rapprochement entre les divers groupes de population.
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10 h 19
Des véhicules anti-émeutes remontent l’artère évoquée ci-dessus, bouclée depuis une trentaine de minutes. À deux cents mètres du square de l’Aviation, un « ultime appel » étonnant exige de dégager l’espace. Pas d’autre avertissement avant ça. Tout va alors très vite. Des policiers courent la matraque au poing et équipés de gaz lacrymogène. Les pompes à eau sont déjà là. En moins d’une ou deux minutes, les coups pleuvent. Un policier déchire le château gonflable avec un couteau. Plusieurs opposants pacifiques à l’expulsion sont frappés à plusieurs reprises. Parmi elles et eux, il y a l’un des négociateurs qui parlementait trente minutes plus tôt avec l’officier désigné pour éviter une escalade. Des vidéos réunies par Nationale 4 montrent cet enchainement rapide de violences policières. Sur l’une d’elle, filmée de l’intérieur du bâtiment, on voit un policier qui disjoncte dès les premiers assauts. Après plusieurs longues secondes, un collègue le retient. Ce qui rappelle une vidéo diffusée en décembre 2023 chez Blast : un « boxeur » déchainé dans un commissariat de la zone Midi, qui frappe avec une violence invraisemblable des personnes d’origine étrangère en détention provisoire.
Le chef de corps de la zone de police Bruxelles-Midi (Anderlecht/Forest/Saint-Gilles), Jurgen De Landsheer, cité par RTL-Info : « C’est un dossier difficile. La contrainte a été utilisée, mais en juste proportion. » La zone de police indique que deux policiers ont été légèrement blessés et… un manifestant a été soigné sur place. Ce qui est forcément contesté par les opposants à l’expulsion.
10 h 50
Les derniers matraquages amènent plusieurs citoyen.nes dans les ambulances prévues par les autorités. C’est fini, ou presque. En solo ou petits groupes, les occupants sortent du bâtiment encerclé. Parmi eux, une maman et son enfant de deux ans. « Tu veux bien me le garder », dit-elle à une amie qui attend derrière le périmètre de « sécurité ». « Je n’étais pas favorable à cette expulsion, déclarera dans l’après-midi le bourgmestre Cumps à Nationale 4. Mais le propriétaire qui a obtenu il y a six mois un jugement d’expulsion tenait absolument à le faire exécuter. Ça fait six mois qu’on essaye de le convaincre de passer à une occupation « encadrée » dans le cadre d’une convention. » Porte close, dit Cumps. « Si un huissier de justice veut faire exécuter un jugement, il a le droit de réquisitionner la police sans que le bourgmestre ne puisse intervenir. C’est d’autant plus un immense gâchis qu’une solution alternative existait et nécessitait seulement quelques semaines de patience. » Un « gâchis »… Une « affaire » plutôt : dans les milieux de l’aide au logement, plusieurs personnes nous ont dit qu’elles n’avaient jamais vu ça. »
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Ce vendredi 17 octobre, 120 policiers sont mobilisés pour déloger le collectif de sans-papiers « Zone Neutre » d’un bâtiment laissé vide par le syndicat CGSLB, près de la gare du Midi, à Bruxelles. Cet immeuble est aujourd’hui la propriété d’un promoteur néerlandais souhaitant en faire un hôtel de tourisme international, le quatrième sur la place. Fin août, ce promoteur qui exige l’expulsion des 70 occupants – parmi lesquels 15 enfants – a subi une défaite symbolique. La police a commencé à charger. Puis face à l’ampleur de la mobilisation citoyenne, elle n’a pas insisté. Ceci peut être interprété comme une volonté du bourgmestre anderlechtois Fabrice Cumps de privilégier la patience et le dialogue. Mais, cette fois, les policiers auraient reçu la consigne « d’y aller ».
Square de l’Aviation, centre de Bruxelles, le mardi 19 août dernier. Le soleil tape et ça colorie, ça joue au foot sur la belle place en forme de X. Avec l’aide de diverses associations, une animation de rue est organisée ce jour-là. Il y en a eu plusieurs les derniers mois. Devant un immeuble massif déserté par le syndicat bleu et occupé de manière temporaire par les ultra-mobiles de Zone Neutre, Nordin Amrabat est au sol, imploré comme la diva de foot qu’il a été. Aux Pays-Bas, où il est né. En Turquie, en Espagne, en Angleterre puis en Arabie saoudite qu’il a visité pour le prestige puis l’argent. Et aujourd’hui au Maroc, où l’ancien international achève sa carrière pro. Sur une toile dessinée et posée sur le bitume, le n°11 du Wydad AC est représenté en sauveur : « Nordin Amrabat, fais-nous la passe. Carton rouge pour l’exclusion », lui est-il signifié. Mais l’entend-t-il, ce bruit monté de la rue qui lui demande d’intervenir auprès de ses partenaires en affaires ? Message à peine codé : les associés néerlandais d’Amrabat, qui prépare sa reconversion dans l’immobilier, projettent d’ouvrir un hôtel de tourisme international là où était implanté le syndicat CGSLB ; l’obtention d’un permis prendra du temps et les sans-papiers de Zone Neutre aimeraient obtenir quelques mois de répit. Le temps de souffler un peu après plusieurs expulsions successives. Le temps nécessaire, aussi, pour faciliter l’obtention de leurs droits (hypothétiques) à rester sur notre sol et à y habiter avec un minimum de confort. Mais non, Nordin Amrabat n’entend pas. « En fait, je pense que personne ne lui a dit qu’on était là. Ce serait bien, pourtant », sourit comme chaque jour ou presque Saïd El Ouizi, un des porte-paroles du collectif Zone Neutre, dont plusieurs membres sont nés au Maroc et travaillent chez nous depuis plus de dix, vingt ans.
Des enfants jouent. Un match de foot s’improvise sur le square de l’Aviation. L’international marocain Nordin Amrabat est dans la place.
Nationale 4 est un média d’enquête qui approfondit une thématique par an (en 2025-2026, c’est le logement) et qui assurera le suivi de certaines investigations au long cours, comme ici l’affaire Reynders. Ce type de journalisme nécessite du temps. Sans l’aide financière de son public, Nationale 4 n’existerait pas. Merci de nous soutenir !
Comme souvent, Saïd et les siens vivent dans le stress et l’attente (lire notre épisode 1, ci-dessous). Avant l’été, déjà, ils l’avaient compris : rien à espérer de la SA Staring Real Estate et du chargé d’affaires que les Néerlandais ont mandaté. Le business n’attend pas. En bref, ceux-ci veulent l’expulsion immédiate des travailleurs de l’ombre, des familles monoparentales en exil et des migrants recueillis sans le savoir par un syndicat fan de flexibilité. Le 13 mai dernier, la justice de paix bruxelloise a armé les bâtisseurs pressés d’un « ordre de déguerpir » sous la menace d’astreintes. Via ses avocates, Zone Neutre a déposé aussitôt un recours… qui n’a toujours pas été traité par la justice de paix (une audience au tribunal était prévue le 26 août, mais elle a été reportée au 3 novembre). Tous les regards se sont dès lors portés vers le bourgmestre socialiste d’Anderlecht Fabrice Cumps, 56 ans, qui a endossé à son insu – ou non – le costume du médiateur. Un homme bercé de politique depuis son plus jeune âge (son grand-père député l’a précédé au même poste), qui a fait toute sa carrière dans des cabinets ministériels socialistes et qui a occupé plusieurs mandats stratégiques, parmi lesquels la vice-présidence de la Société du logement de la Région bruxelloise (SLRB). Un homme qui souffle le chaud et le froid. Depuis plusieurs mois, le bourgmestre anderlechtois rencontre les représentants de Zone Neutre, écoute les promoteurs belgo-néerlandais et réunit à l’occasion les deux parties, sans succès, à ce jour.
Interpelé à plusieurs reprises au conseil communal d’Anderlecht, le bourgmestre Cumps a publiquement insisté sur la vocation de sa commune (qu’il dirige depuis les élections d’octobre 2024 avec les libéraux et les Engagés) à rester « hospitalière », tout en incluant dans le même raisonnement qu’il ne pouvait pas s’opposer à une décision de justice et qu’il lui était impossible de demander à « sa » police de contredire un huissier venu procéder à l’expulsion. Un jour, Fabrice Cumps explique que les sans-papiers devraient se chercher un logement ailleurs, sous prétexte que le quartier de la gare du Midi serait électrisé par les règlements de comptes dans le milieu des stupéfiants. Le lendemain, il se félicite de la bonne organisation du collectif et de sa capacité à se faire accepter par le voisinage. « Il change d’avis tout le temps ! », dit un témoin. Que veut-il au juste ? Cherche-t-il simplement à gagner du temps ? Le 27 août dernier, Zone Neutre et les associations qui plaident sa cause ou l’aident à organiser des animations citoyennes ont reçu un début de réponse, de manière indirecte. Ce jour-là, les policiers ont rapidement renoncé à utiliser la force quand l’huissier est venu une première fois au square de l’Aviation. « Face à la mobilisation citoyenne, le bourgmestre a semblé donner l’ordre de ne pas intervenir », selon notre témoin.
Puis vint le mois de septembre et les contacts menés par Zone Neutre dans un lieu tenu secret – une autre commune bruxelloise – où le collectif pourrait prochainement boucler une convention d’occupation temporaire avec un propriétaire ouvert au dialogue, moyennant quelques travaux d’aménagement. De quoi faire patienter a priori les amis d’affaires de Nordin Amrabat et maintenir le bourgmestre Cumps dans la posture du sioux : jouer la montre, gagner du temps, attendre que Zone Neutre aboutisse dans une commune plus à l’Est. D’autant que le jeudi 9 octobre, la Cour constitutionnelle a validé le moratoire hivernal décrété il y a deux ans par la secrétaire d’Etat bruxelloise en charge du Logement, la socialiste Nawal Ben Hamou, une collègue de parti de Fabrice Cumps. Contesté auprès de la plus haute juridiction du pays par le Syndicat national des propriétaires et copropriétaires, ce moratoire gèle toute possibilité d’expulsion entre le 1er novembre et le 15 mars. Bientôt la Toussaint, les premiers frimas de l’hiver. Quelques jours encore à tenir. On se disait alors qu’un déménagement en douce était possible.
Mais non… Au même moment, Zone Neutre a été averti qu’il serait délogé à la date du vendredi 17 octobre. « Les 70 personnes sans-papiers du collectif ont appris avec colère, tristesse et une nouvelle montée d’angoisse qu’un nouvel avis d’expulsion était déposé à leur encontre (…) La nouvelle est d’autant plus incompréhensible que le collectif, en collaboration avec la Région, travaille activement à une solution de relogement à Bruxelles », indiquait dans la foulée un communiqué de presse du Front Anti-Expulsions, qui fédère la bronca citoyenne. Qu’en pense le bourgmestre, qui ne s’est pas exprimé publiquement sur le sujet ces deux dernières semaines ? Selon des sources policières, 120 hommes seront mobilisés ce vendredi sur le square de l’Aviation avec la ferme intention, cette fois, de vider les lieux. Fabrice Cumps s’apprêterait à laisser faire.
« Le 17 octobre, c’est la journée mondiale de lutte contre la pauvreté, dit-on aujourd’hui au Front Anti-Expulsions. Nous appelons la commune d’Anderlecht à s’inscrire dans ce processus et à refuser tout jeu politique sur le dos de personnes précarisées. Elle a les moyens d’empêcher un élan de violence. » Une pétition citoyenne réunissant à ce jour 329 signatures a circulé ces derniers jours. Quelques extraits :
« Ces personnes sans papiers font vivre cette place ; les rires des enfants et les activités sur l’espace public du collectif ont transformé le rapport à cette place, et nous ne voulons pas que cela s’arrête ! (…) Ce serait déjà le quatrième hôtel sur la place, alors que notre quartier a justement besoin de logements abordables. En un an, les loyers moyens dans le quartier ont augmenté de 5,37 %, et Cureghem (un quartier tout proche, NDLR) compte à peine 4 % de logements sociaux. »
Comme en août dernier, une barrière humaine se dressera dès l’aube, ce vendredi, face à la police. L’issue est difficile à prédire.
Depuis le mois de mars, Zone Neutre, un collectif de personnes sans papiers, occupe les anciens bureaux du syndicat libéral sur le square de l’Aviation, à Anderlecht. Ce bâtiment voisin du Samusocial est vide depuis plus d’un an. Un hôtel devrait venir à la place mais la demande de permis promet d’être longue. Pourtant, les 70 membres du collectif sont menacés d’une nouvelle expulsion de logement. Un recours a été introduit auprès de la justice de paix. Suspense. Comme souvent…
Le 22 mai dernier, 19 heures. Selon les témoins, ça se bouscule au sein de la vieillotte salle du conseil communal d’Anderlecht. « Vous n’allez pas pouvoir tous rentrer », s’écrie une agente communale un peu affolée par la foule. « Il a dit que c’était ok, le président ? » Le « président », c’est le libéral Gaëtan Van Goidsenhoven. Cet ancien bourgmestre, aujourd’hui allié à son successeur socialiste Fabrice Cumps, distribue la parole et fait régner l’ordre au conseil communal. Il a l’air dubitatif. Il est où, le protocole ? À l’agenda, il est prévu d’écouter le Front de Mères, venu interpeller la commune sur la réouverture espérée du stade Verdonck, un espace vert abandonné et clôturé depuis des années en plein cœur du quartier Scheut. Ça fait des années que ses habitant.es se mobilisent pour donner du vert aux enfants du quartier, qui en manque cruellement. Aujourd’hui, aux yeux de ces mamans, il y a plus urgent encore. Le Front de Mères file donc son tour à Zone Neutre. « Le sens des priorité », disent-elles, impose de laisser la parole aux mères, aux enfants et aux hommes du collectif de sans-papiers, dont la majorité sont de nationalité marocaine.
« Je vous demande de vous positionner du côté de la justice »
Une porte-parole de Zone Neutre accepte la main tendue. « Je vous demande de vous positionner du côté de la justice, de défendre les valeurs du Parti socialiste et de refuser que les forts abusent des règles juridiques aux dépens des faibles, monsieur le bourgmestre. » Applaudissements nourris au sein de la salle bondée. Le slogan « Solidarité avec les sans-papiers » claque. Gaëtan Van Goidsenhoven tape de son petit marteau de président sur son bureau, réclamant en vain le silence. Des conseillers communaux applaudissent aussi, d’autres restent stoïques. Que va dire le bourgmestre PS Fabrice Cumps, à la tête d’une majorité réunissant des socialistes, des libéraux et des Engagés ? Suspense…
C’est qu’il y a à nouveau urgence pour Zone Neutre. Depuis deux mois, le collectif occupe les anciens bureaux du syndicat libéral CGSLB. Un immeuble au sein duquel la couleur bleue reste dominante, situé à l’angle du square de l’Aviation et du boulevard Poincaré, à trois minutes à pied de la gare du Midi. En sortant, à gauche, il y a le Samusocial et, à droite, un autre bâtiment vide.
Le 13 mai, un huissier de justice mandaté par la « Staring Real Estate », le nouveau propriétaire, s’est pointé avec un pli. Il a sorti de sa mallette un jugement d’expulsion intimant aux habitant.es du bâtiment situé à l’angle du square de l’Aviation et du boulevard Poincaré de « déguerpir » (c’est le terme juridique), sous les huit jours. À partir du 22 mai, quiconque resterait dans le bâtiment ou empêcherait l’exécution du jugement s’exposerait à des astreintes de 1.500 euros par jour. Ce jugement a donné raison au propriétaire, lequel avait déposé une procédure de requête unilatérale.
C’est quoi, une requête unilatérale ? C’est une procédure à la disposition de propriétaires de bâtiments occupés. Celle-ci peut être mobilisée en cas d’extrême urgence, d’absolue nécessité et d’impossibilité totale de trouver l’identité des occupants. Son usage est théoriquement très restreint. Dans la pratique, les propriétaires en font l’usage abusivement pour expulser des collectifs de sans-papiers, mais pas uniquement.
Cette menace d’expulsion ressentie comme de la violence institutionnelle, les sans-papiers de Zone Neutre y sont habitués. C’est la sixième fois en moins d’un an qu’iels vivent cette situation. Stressante, angoissante. Face à eux, ceux qui l’ont rencontré savent que le bourgmestre Cumps est tiraillé entre une réponse sécuritaire face à la recrudescence des violences urbaines liées au trafic de drogues et les solutions sociales souhaitées par l’aile gauche de sa majorité. C’est vers lui que les regards se tournent donc lors du conseil communal du jeudi 22 mai. « Des enfants sont né.es dans ces occupations (successives), des enfants ont passé l’hiver dans des bâtiments insalubres, où l’électricité n’était là que deux heures par jour, témoigne la porte-parole du collectif Zone Neutre devant le conseil communal d’Anderlecht. Nous vous demandons de dire non à cet engrenage de violence (…) et non à une nouvelle expulsion », dit-elle.
Anderlecht a toujours été « une commune hospitalière », répète Fabrice Cumps. C’est le troisième conseil communal d’affilée où il s’exprime à propos de Zone Neutre. Mais, pour des raisons de sécurité, un squat de sans-papiers dans un quartier particulièrement dense, à deux pas de la gare du Midi, « ce n’est pas une bonne idée dans l’absolu ». Concernant une possible expulsion, « un bourgmestre n’a pas la possibilité de s’opposer à un jugement », ni à son exécution « si le propriétaire décide de requérir la force publique » (il est pourtant le chef de la police administrative). « En public, Fabrice Cumps reste ferme, décode un membre du Front Anti-Expulsions. En privé, il y a un revirement perceptible. Il parle avec le collectif, l’estime bien organisé, reconnaît qu’il participe à la vie du quartier. »
Le syndicat va devenir un hôtel
Le bourgmestre a entretemps engagé de discrètes négociations avec la société anonyme Staring Real Estate, constituée à Molenbeek par l’homme d’affaires néerlandais Morad El Aisaoui, le 25 septembre 2024. Fabrice Cumps jouerait la montre, ce qui donnerait un peu de répit à Zone Neutre. Quant au collectif de sans-papiers, il a été invité à une réunion où se trouvait aussi un représentant de Staring Real Estate.
Officiellement, Morad El Aisaoui, à propos duquel on sait peu de choses, n’a pas encore révélé ses intentions quant à l’ancien siège anderlechtois du syndicat libéral. Mais sa société a introduit un permis de bâtir pour la construction d’un établissement hôtelier de 2.087 m². El Aisaoui représente une société financière basée à Amsterdam, la FMM Holding, active notamment dans l’immobilier. D’après la presse spécialisée des Pays-Bas, il a acheté en 2020 un hôtel d’une dizaine de chambres en plein centre d’Amsterdam. Prix d’acquisition : 3 millions d’euros. Prix de revente quatre ans plus tard : 5,5 millions. Son partenaire en affaires serait l’ancien international marocain Nordin Amrabat, qui a participé à la Coupe du Monde de football organisée par la Russie en 2018.
Cet attaquant dont la valeur marchande a approché les 10 millions d’euros a transité par des clubs prestigieux comme le PSV Eindhoven, Galatasaray ou Malaga, avant d’être transféré chez Al-Nassr en Arabie Saoudite puis à l’AEK Athènes. À 38 ans, il vient de signer un dernier contrat, sans doute, avec le Wydad Casablanca.
Est-il concerné par l’opération immobilière à Anderlecht ? La mystérieuse FMM Holding tente-t-elle ici aussi un coup spéculatif ?
Le 28 mai, square de l’Aviation. Zone Neutre a introduit quelques jours plus tôt, via ses deux avocates, un recours devant la justice de paix. Pourquoi ? Afin de rendre irrecevable la fameuse requête unilatérale du propriétaire, ce qui reviendrait à la faire reconnaître abusive. C’est donc une période d’entre-deux, pénible à vivre. Rendez-vous est pris le mardi 17 juin au tribunal – une date qui sera reportée la veille de l’audience. Ce mercredi printanier, la place est baignée par de doux rayons de soleil. Elle vibre aux cris d’enfants. Iels sautent sur un château gonflable prêté par l’asbl Recyclart. D’autres préparent des crêpes. Un atelier de sérigraphie improvisé tourne à plein régime. Des voisines, des passants s’arrêtent, curieux : « Nos enfants peuvent aller dans le château gonflable ? Bien sûr, à condition de retirer les chaussures. » Dans le but de nouer des liens avec le quartier, de casser les préjugés, les amalgames et les stigmatisations dont iels font l’objet, les habitants de Zone Neutre organisent régulièrement des activités en plein air, au sein de l’espace public.
Il y en a eu pourtant, de la méfiance, à leur arrivée à Anderlecht. Des voix de riverains se sont aussi vite élevées. Quelques illustrations des mots diffusés par un comité de riverains :
Entre les « usagers du Samusocial » et les « nuisances » qu’ils causent, les « individus qui errent » toujours plus dans le quartier « souillant » le patrimoine architectural, « harcelant » les passant et surtout « consommant des drogues dures ». L’ouverture d’un nouveau bâtiment « pour y loger des migrants en situation irrégulières » est un pas de plus, « un pas de trop » vers la « dégradation du quartier ».
Ces habitants du quartier Midi prennent la plume, convoquent le bourgmestre à une réunion pour qu’il puisse voir de ses propres yeux l’étendue des « dégâts ». C’est souvent pareil là où Zone Neutre pose ses bagages. Entre juin 2024 et juin 2025, le collectif a dû migrer cinq fois.
Ses membres laissent derrière eux des affaires personnelles perdues dans les déménagements, une partie de leur santé mentale et bien souvent des bâtiments qui restent vides. Ça a été le cas à Etterbeek où, dès le lendemain d’une expulsion musclée et illégale en pleine nuit, le 12 mars, les portes et fenêtres de logements sociaux vides depuis des années ont été murées. Idem avant ça à Schaerbeek où après le départ de Zone Neutre, le 6 juin 2024, les petites chambres de l’ancienne maison de repos d’ORPEA sont restées inoccupées pendant des mois… avant l’arrivée de la Croix-Rouge, puis de la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés, subsidiées par l’Etat.
Depuis sa création en 2021 et l’occupation de l’ancien siège social de la banque KBC, près de la place de l’Yser, Zone Neutre s’organise pour mettre la question migratoire, les droits des sans-papiers et leur régularisation au centre des préoccupations politiques. Ceci à l’instar d’autres collectifs comme la Voix des Sans Papiers, le Comité des Femmes Sans-Papiers, la Coordination des Sans-Papiers. Chaque collectif dispose de ses propres méthodes, stratégies politiques et réalités. Leurs expulsions répétées empêchent les membres de Zone Neutre de finaliser leur dossier de régularisation administrative et de les déposer auprès de l’Office des Etrangers. Plusieurs freins jouent. Le manque d’une adresse stable, principalement. « ZN » s’organise collectivement pour s’entraider à monter les dossiers individuels. Cela fait dix, quinze, parfois vingt ans que certain.es vivent en Belgique, y travaillent, sont exploité.es, occupent des bâtiments vides, par nécessité, et s’en font expulser dans une relative indifférence.
Les questions que nous nous posons au temps 1 de notre enquête :
Zone Neutre obtiendra-t-il raison devant les tribunaux anderlechtois ? Comment justifier l’extrême urgence et l’absolue nécessité de vider les lieux d’un bâtiment, pour lequel aucun permis d’urbanisme n’a encore été octroyé ? Les membres de Zone Neutre auront-ils l’occasion d’entamer leur procédure de régularisation à Anderlecht ? Auront-ils l’opportunité d’obtenir une chance de vivre dignement ? Comment en est-on arrivé à ces déménagements incessants ?