Realco

La chimie qui joue avec le feu

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1. L'usine qui a fait splash

MARS 2022

Philippe Engels

Images et mise en page : Thomas Haulotte

Recherche documentaire : Raphaële Buxant

Dans ses entrepôts longeant la N4, à Louvain-La-Neuve, la firme Realco stockait 28 tonnes de chlore rapide pour piscine. Des produits de la marque Splash, « très nocifs » pour l’environnement et susceptibles d’ « accélérer un incendie ». Juste à côté, il y avait de grandes citernes à acide, des milliers d’allume-feu, d’autres comburants et des dizaines de tonnes de produits toxiques qui ont pu couler dans les sous-sols. Le 10 janvier 2020, l’usine chimique a brûlé aux abords d’une cité universitaire. Personne n’a voulu voir l’ampleur des dégâts.

Il est 7 heures du matin, le vendredi 10 janvier 2020. Il n’y a pas encore de Covid. À la radio et sur le web, ça chauffe aux abords de Louvain-La-Neuve. Il va falloir conduire les enfants à l’école, partir au boulot, s’engouffrer dans ces satanés bouchons de la Nationale 4. Mais voilà ce qu’annoncent les médias : l’usine Realco est en feu. Des flammes immenses embrasent l’horizon. Le quartier est bouclé. La bourgmestre d’Ottignies-Louvain-La-Neuve, l’écologiste Julie Chantry, demande aux riverains de rester chez eux. Venus de plusieurs zones de secours, 60 pompiers font le job dans des conditions compliquées tant le mur de feu est élevé et le nuage de fumée épais.

Images prises par un passant, ayant orienté l’enquête judiciaire.

L’usine Realco, le jour de l’incendie.

C’est quoi encore, Realco ? Regard vite fait sur google, pour ceux qui ont vu ce nom, ce bâtiment à l’entrée du parc scientifique Einstein et oublié de quoi il s’agit. Ah, tout de même… Cotée en bourse, Realco est l’un des leaders mondiaux des produits d’hygiène à base d’enzymes et le numéro un belge du chlore pour piscine. Sur son site internet, elle dit chercher des solutions « saines », « respectant l’Homme et son environnement ». Les entrepôts de cette usine chimique brûlent, donc. Et l’air, les sols, la nappe phréatique, ils vont trinquer ?

Il n’y a pas eu de blessé ni de drame apparent, ce vendredi-là. La police de l’environnement est venue tester les cours d’eau. En tout cas, pendant quatre jours. Elle indique n’avoir rien décelé d’inquiétant. La bourgmestre a rendu les routes aux navetteurs dès 18h30, le 10 janvier. Face caméra, la firme Realco est apparue zen et résiliente. Ses entrepôts vétustes ont été entièrement détruits, mais son récent siège administratif – inauguré en 2017 – a été préservé des flammes. Grâce à la solidarité d’entreprises voisines, la production a pu reprendre quelques jours après l’incendie. En 2020 et en 2021, la firme néo-louvaniste a encore accru son chiffre d’affaires. Pour aider ce fleuron de notre économie à surmonter l’épreuve, la Société régionale d’investissement de Wallonie (SRIW), qui détient 25,91% de son capital, lui a attribué un prêt d’un million d’euros. Quant aux compagnies d’assurance, elles auraient déboursé quelque 5 millions d’euros pour indemniser les dégâts matériels et les pertes d’exploitation de Realco. Aujourd’hui, cet argent lui sert à reconstruire une toute nouvelle usine, au même endroit.

La reconstruction, 22 février 2022.

Vue de l’intérieur, l’histoire est différente. Un témoin impliqué dans les opérations de déblaiement raconte ce qu’il a observé un mois après l’incendie :

« J’ai vu de tout dans ma vie, mais pas ça. Un jour, ça devait être un mois après l’incendie, j’ai laissé tomber mon sandwich et il s’est désagrégé dans une sorte de bassin d’acide. Nous ne savions pas à quoi nous étions confrontés. Nous n’avions aucune vue claire sur la nature des stocks. Des liquides coulaient un peu partout. Sous la dalle de béton, des canalisations d’égouts en pvc ont éclaté. Tout ça est rentré dans le sol, très profondément, c’est sûr, étant donné qu’il a plu ensuite pendant des semaines. »  

Une autre source témoigne :

« Je n’ai pas un épiderme fragile. Mais j’ai constaté des plaques sur ma peau dès ma première visite. Plusieurs semaines après l’incendie, il y avait encore des produits chimiques en réaction. Par ailleurs, la sécurisation des lieux était loin d’être optimale. Vous imaginez des scouts ou des étudiants en guindaille qui se seraient aventurés parmi ces cuves ou ces bidons éventrés ? »

Photos prises avant la démolition du site. Cliquez pour agrandir.

Localisation des différentes zones de stock.

Plusieurs mails ou documents que nous avons pu consulter mentionnent le mot « Seveso », évoqué à l’occasion des opérations de nettoyage du site. Une allusion à la directive Seveso, consécutive à une catastrophe humaine et écologique¹ ayant obligé les pays européens à redoubler de prudence autour des sites industriels à risque situés en milieux urbains. Avec autant de stocks de produits chimiques et implantée dans un parc scientifique, la firme Realco n’aurait-elle pas dû se déclarer en tant que « site Seveso »², comme on dit dans le jargon, et accepter de renforcer ainsi ses dispositifs de prévention-incendie ? 

Au moment de solliciter son dernier permis d’environnement – toujours d’application lors de l’incendie -, la SA Realco a dû remplir un formulaire complet auprès de la Région wallonne, en septembre 2010. La société était à l’époque dirigée par Gordon Blackman, le père du CEO actuel. Dans sa demande de permis, à la question « Êtes-vous un établissement Seveso ? », Realco a répondu par la négative.

Quels produits se trouvaient dans l’usine incendiée ?

Nous avons voulu percer le mystère et retrouvé l’inventaire des stocks de Realco, à la date du 10 janvier 2020. Il s’agit d’un document qui actualise l’état des stocks tel qu’effectué deux fois par an, en l’occurrence le 31 décembre 2019. 

Concentrons-nous sur les seuls produits de la marque Splash. En vente dans tous les Brico, Dema, Hubo, etc., sous forme de galets, de pastilles ou de liquides, ils ont longtemps dopé le chiffre d’affaires de Realco. Il y a dix ans, ces produits pour piscine représentaient de 25 à 40% des ventes de cette firme qui se présente sur son site en tant que « leader de la chimie verte ». « Un groupe de biotechnologie environnementale », selon la SRIW. Dans cette gamme, le « Chlore Rapide »³ fait figure de produit-phare. Allez voir en grande surface et lisez la notice écrite à l’arrière des bidons d’un litre. À l’avant, deux enfants blondinets barbotent dans une eau d’Évian. Au verso, il est conseillé de faire attention car ces granulés promettant une « action choc » sont « très toxiques pour les organismes aquatiques » et peuvent « accélérer un incendie ». 

Ce sont des comburants, c’est-à-dire des substances susceptibles d’aviver les flammes. « De tels produits sont visés par la directive Seveso », indique la Direction des risques industriels, géologiques et miniers du Service public de Wallonie, chargée de faire respecter ces règles et à qui nous avons demandé son avis. Le seuil à ne pas dépasser, étant donné leurs propriétés comburantes ? « 50 tonnes », selon cette administration régionale. 

Le jour de l’incendie, l’inventaire de l’usine Realco en recensait environ 28 tonnes, rien qu’en comptabilisant les produits Splash. Et un bon de commande reproduit ci-contre indique qu’en novembre 2019, Realco avait commandé 24 autres tonnes de Chlore Rapide auprès d’un fournisseur espagnol. Le container était attendu le 13 janvier 2020. Trois jours après l’incendie, donc, le seuil des 50 tonnes allait être dépassé.

Notons au passage la marge commerciale réalisée sur ce type d’achat. Les 24 tonnes de chlore rapide en bidons d’un kilo sont acquises en Espagne. Elles ont un prix de revient d’1,94 euro et elles sont revendues dans les grandes surfaces belges aux alentours de 15 euros.

Dans ses entrepôts, Realco stockait d’autres produits Splash ou Zen (l’équivalent mais pour les spas), réputés toxiques pour l’environnement. En tout, on en recense 70 tonnes dans l’inventaire officiel du 10 janvier 2020. En mars 2021, Realco a refilé ce business rémunérateur au géant espagnol Fluidra, l’un de ses fournisseurs.  Il y avait d’autres produits susceptibles d’attiser le feu. Exemple : près de 2 tonnes de percarbonate de sodium. Et aussi, des milliers de produits de la marque Vulcain. Dont des… allume-feu. 

À proximité se trouvaient cumulées plusieurs tonnes de Marlox, de Myristil Aminoxide ou de Pyrophosphate Tétrapotassique, des produits très toxiques pour l’environnement. 5 citernes d’une contenance de 10.000 ou 16.000 litres auraient plus ou moins résisté au feu. Elles auraient été remplies d’acide sulfurique, de soude caustique et d’acide phosphorique. Sur les photos que nous avons vues, l’affichage des risques associés à ces produits faisait défaut. Selon plusieurs témoins, certaines auraient été endommagées par l’incendie.

Nous avons pris connaissance d’autres bons de commande qui démontrent qu’à la fin de l’année 2019, sans doute pour des raisons fiscales, Realco a acheté des quantités très importantes de matières premières, de marchandises ou de produits qu’il lui restait à conditionner ou étiqueter. Notamment 9,4 tonnes d’Oxone PS16 (du potassium peroxymonosulfate), 30 tonnes de tensioactifs (peu toxiques), 2 tonnes de tetrasodium. Au début 2010 s’y sont ajoutés 11 tonnes d’acide sulfurique, 5 tonnes de carbonate de soude ou encore près d’une tonne de Deptil OX.

« Il n’est pas certain que l’ensemble des matières présentes sur le site figuraient dans l’inventaire », relèvent nos sources. La firme néo-louvaniste s’est-elle rendu compte que ces stocks, qui n’avaient pas tous été annoncés dans la demande de permis d’environnement, étaient problématiques ?

Il revient à l’industriel de se notifier comme établissement Seveso dès qu’il en dépasse les seuils (...) Il s’agit d’une démarche obligatoire de l’industriel qui peut être sanctionnée en cas de manquement. 

La Région wallonne

NATIONALE 4 a interrogé le Département de la police et des contrôles (DPC), la « police wallonne de l’environnement », sur les constats qui ont été effectués il y a deux ans dans l’usine incendiée. C’est le porte-parole du Service public de Wallonie, Nicolas Yernaux, qui nous a répondu. Une première fois, le 14 février dernier :

« L’intervention du DPC s’est réalisée dans le cadre de sa mission SOS Environnement-Nature. L’appel initial a été effectué par la Zone de Police d’Ottignies-Louvain-la-Neuve le 10 janvier vers 6h signalant un incendie à la Société REALCO. L’agent de garde du service SOS Environnement-Nature a donc participé aux actions menées dans le cadre de l’intervention des services de secours (…) Concernant les produits stockés, l’exploitant a fourni, sur demande du DPC, son inventaire de substances présentes sur le site au moment de l’incendie. Sur cette base, aucun élément ne permet de suspecter le non-respect des conditions du permis par l’exploitant. »

Nous avons précisé la question : les seuils Seveso étaient-ils dépassés ? Réponse suivante, le 17 février :

« Selon nos informations, rien n’indique que cette entreprise dépassait une quelconque norme Seveso. Vous mentionnez un produit (Splash) et un stockage dont nous n’avons pas connaissance (…) J’ajoute qu’il revient à l’industriel de se notifier comme établissement Seveso dès qu’il en dépasse les seuils fixés par la directive européenne. Il s’agit d’une démarche obligatoire de l’industriel qui peut être sanctionnée en cas de manquement. »

Pas de produits Splash, l’un des best-sellers de Realco ? Pour être sûrs d’avoir bien compris, nous avons insisté. Allô, la Région wallonne, pouvez-vous confirmer que, dans l’inventaire qui vous a été fourni par Realco, il ne figurait pas de produits Splash ? 

Là, la réponse a finalement changé : 

« L’inventaire reprenait bien des appellations Splash ou Zen. Mais il s’agit d’appellations commerciales peu pertinentes de notre point de vue.  Derrière ces termes, on retrouve à la fois des comburants chlorés mais aussi d’autres produits comme des épuisettes, des aspirateurs de piscines et plein d’autres produits qui n’entrent pas en compte dans la directive Seveso. »

Nous avons questionné George Blackman, le CEO de Realco. La rencontre a été filmée le 22 février. Lui non plus ne savait pas trop ce qui était stocké dans ses entrepôts :

Le nombre de tonnes de chlore rapide de la marque Splash, au moment de l’incendie ? « Je ne sais pas. C’était la fin de saison. Ce stock devait être minime. » Et vous alliez en rentrer d’autres ? « Ça c’est une colle, je dois vérifier. » Mais vous alliez dépasser le plafond autorisé par la directive Seveso ? «  On n’a jamais souhaité dépasser le seuil (…) Je sais qu’on a un conseil régulatoire en lequel j’ai pleinement confiance. Après, qu’on ait dépassé le seuil, une fois, peut-être, je ne sais pas, vous m’apprenez quelque chose. » Vous jouiez avec le feu car il y avait une cuve à mazout, tout près ? « Euh, je pense que non. » 

Pendant cette interview, le CEO de Realco s’est dit « perturbé » par ces questions. 

Trois jours après, Realco est revenu vers nous à propos de la commande de 24 tonnes supplémentaires de Chlore Rapide. Selon son attachée de presse, regrettant d’avoir été questionnée par surprise, la firme Realco aurait annulé ce bon de commande et remplacé la livraison par une autre, en avril 2020. Mais Realco n’a pu dater cette annulation, ni laisser voir cet autre bon de commande, comme nous le demandions⁴.

Concernant les dégâts environnementaux, George Blackman affirme que tout ce qui a été pollué « a été excavé » par prudence. Pas de souci pour la nappe phréatique ? Apparemment, non. Mais rien n’est sûr, à ce niveau de profondeur. « En tout cas, le bureau d’experts agréé par la Région wallonne nous a dit que tout était en ordre », dit George Blackman.

L’administration wallonne, elle, rappelle que « la délivrance du permis (de reconstruction) du 13 janvier 2021 ne libère pas l’exploitant de ses obligations en matière du sol » et qu’ « à ce propos, le site fait l’objet d’une procédure d’assainissement ». Pas exactement la même version. Feuilleton à suivre⁵.

George Blackman, CEO de Realco.

Après l’incendie, comme de nombreux documents et témoignages en attestent, la direction de Realco a voulu accélérer le nettoyage de son site. C’est logique. Mais au passage, alors que l’enquête judiciaire démarre à peine, les traces éventuelles de stocks pléthoriques vont disparaître. Le 6 février 2020, le directeur de production de Realco, Philippe Demyttenaere, écrit ainsi au Collège des bourgmestre et échevins d’Ottignies-Louvain-La-Neuve. 

« Nous ne pouvons que solliciter fermement l’autorisation de procéder sans délai à cette démolition (…) Dans la plupart des locaux détruits par l’incendie du 10 janvier dernier se trouvent des cuves, bidons et contenants divers, qui renferment différents produits corrosifs et/ou polluants. »

Le directeur financier ajoute ceci : 

« Ces produits sont donc susceptibles d’entraîner des pollutions des égouts, du sol et partant de la nappe phréatique. (D’autant que) de nouvelles pluies ne feront qu’aggraver le risque. »

En effet. Plusieurs sources nous l’ont confirmé.

Six jours plus tard, la bourgmestre Julie Chantry accède à cette demande. Un arrêté de police portant sa signature ordonne, le 12 février 2020, la destruction des entrepôts calcinés. Il y est fait mention d’une pollution visuelle jusqu’au 3 février – la présence de mousse – dans la rivière le Ry Angon qui s’écoule de Louvain-La-Neuve à la vallée de la Dyle. « Nous n’avions pas d’autre choix que la démolition, étant donné les risques de pollution et le tourisme de catastrophe autour du site incendié, commente la bourgmestre. Je ne sais pas ce qu’il y avait dans les entrepôts de Realco. Il faut demander à la Région wallonne ou au parquet. »

À la suite de ce grand nettoyage, il apparaîtra plus compliqué d’établir les causes de l’incendie. Simple accident ou origine volontaire ? Comme en convient George Blackman, les deux thèses ont été vérifiées. Ce sera l’objet d’un deuxième article.

 ¹ Nord de l’Italie, 10 juillet 1976. Un nuage toxique contenant de la soude caustique et de la dioxine s’échappe d’une usine chimique située en milieu urbain, à 20 kilomètres de Milan. Une fuite de vingt minutes à peine est cachée par la direction de la firme. C’est la petite ville de Seveso et ses 17.000 habitants qui vont être les plus impactés par le survol du nuage. 193 personnes dont des enfants y ont été atteints de chloracné (une maladie sévère de la peau). 358 hectares de terres ont dû être décontaminés.

² La catastrophe de Seveso a provoqué une prise de conscience quant aux dangers de l’industrie lourde dans des zones densément peuplées. Une première directive européenne dite « Seveso » est entrée en application en 1982. On en est aujourd’hui à la troisième mouture du même texte, rendu de plus en plus contraignant. En deux mots, toute entreprise qui désire produire ou stocker des produits dangereux pour la santé et l’environnement doit se signaler auprès des pouvoirs publics, accepter des contrôles réguliers voire adopter des plans de prévention incendie très précis. Les risques sont classés en deux catégories ou « seuils », en fonction du volume de produits. On recense actuellement 694 sites Seveso en Belgique.

³ Troclosène sodique 85,5%, CAS 2893-78-9, classé H272, pictogramme SGH03.

⁴ Dans un mail du 25 février 2022, Realco affirme finalement qu’il y avait 44 tonnes de chlore solide au moment de l’incendie. Ce chiffre n’est pas le même que celui constaté par le SPW et figurant dans notre inventaire, fondé il est vrai sur le caractère comburant ou non de ce chlore pour piscine. 16 de ces 44 tonnes sont du Superklor. Selon Realco, il s’agit d’un comburant. La Région wallonne, elle, laisse entendre que ces produits-là ne sont pas visés par la directive Seveso. Par prudence, nous ne les avons pas inclus dans notre calcul.

⁵ Mail du 17 février 2022.

⁶ Nous y reviendrons dans un prochain article.

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2. La piste de l’incendie volontaire

MARS 2022

Philippe Engels

Images et mise en page : Thomas Haulotte

Recherche documentaire : Raphaële Buxant

Le 10 janvier 2020, jour de l’incendie, il n’y a pas eu d’intrusion dans l’usine chimique de Realco, à Louvain-La-Neuve. Aucune déficience électrique n’apparaît non plus. Il est possible qu’un incident au niveau des stocks ait pu provoquer une réaction chimique entre des substances entrées en contact de manière fortuite. Mais en pleine nuit, comment croire ça ? Par élimination, il reste le scénario d’un acte volontaire. Entre les lignes, c’est ce qui ressort de l’étude d’un bureau d’expertise indépendant, restée secrète jusqu’à aujourd’hui.

Photo prise du côté de l’avenue Einstein la nuit de l’incendie. © D.R./RTBF

La nuit de l'incendie

4h29

SMS reçu par trois responsables de Realco au moment de l’incendie.

Vendredi 10 janvier 2020, 4h29. Les entrepôts de la firme Realco, qualifiés d’obsolètes par leurs dirigeants dans plusieurs communications internes et externes, brûlent depuis plusieurs minutes. Au bord de la Nationale 4 qui relie Louvain-La-Neuve à Wavre, l’alarme incendie de ce site chimique s’enclenche. Le dispositif est le suivant : la firme spécialisée G4S avertit les secours et elle prévient par des sms insistants trois cadres désignés de Realco. Des camions-pompiers arrivent dans les minutes qui suivent aux abords de l’incendie. La caserne de Wavre est située à moins de quatre kilomètres de là, elle aussi sur l’axe rectiligne de la N4. La première personne à contacter sur la liste dressée par la société néo-louvaniste, elle, coupe son gsm et néglige l’appel. Ce contremaître croit à une défaillance technique de l’alarme anti-intrusion, apparemment peu fiable. Sur Facebook, un de ses amis cherche à le réconforter, le soir-même. Le contremaître de Realco répond ceci : « Ça va mettre du temps, mais on y arrivera avec plus de sécurité. » Suit un smiley clin d’œil.

5h

Aux alentours de 5h, le même jour. Les pompiers n’ont pas de vision ultra-précise du danger. Le chef des opérations, le colonel Philippe Vos de Wael déclare aujourd’hui qu’il savait qu’il y avait des « produits dangereux », mais qu’il ne connaissait pas « les stocks à l’instant T ». Contrairement aux sites répertoriés « Seveso », il n’existe pas à intervalles réguliers de simulation d’accident chimique, par exemple. Près du Mans, en France, une firme de taille comparable active dans le même segment de marché procède annuellement à un exercice d’évacuation intégrant les populations environnantes.

Cette nuit-là, le long de la N4, les secours d’urgence cherchent à protéger deux zones. D’une part, le bâtiment récent où se trouvent les bureaux et les labos de recherche. Datant de 2017, il sera préservé. D’autre part, la partie des entrepôts où se trouvent les produits les plus dangereux. Mais au fait, les pompiers n’ont guère le choix. Des flammes particulièrement élevées les obligent à renforcer leur action sur la face de l’usine qui est orientée vers la route nationale, située à une bonne dizaine de mètres. C’est là qu’auraient été stockés certains produits comburants de la marque Splash (lire le volet 1 de notre enquête). Les pompiers ignorent combien il y en a face à eux et ce qui risque de leur éclater à la figure.

5h

11h

Le 5 septembre 2019, les pompiers demandent à l’entreprise de se mettre en conformité dans les 6 mois.

Cela dure ainsi des heures. Dans l’urgence, il est bien entendu trop tard pour s’interroger sur les failles apparues lors d’une inspection opérée par la zone de secours du Brabant wallon, le 5 septembre 2019. Cette visite ne concernait que le bâtiment le plus récent. L’aile administrative et technique, donc. Realco avait reçu six mois pour se conformer aux demandes du chef des pompiers de Wavre. Sans quoi un avis défavorable à la poursuite de ses activités lui serait signifié. Parmi les « prescriptions à respecter », indique ce document de neuf pages, ponctué par l’équivalent d’un feu orange : « Faire réceptionner l’alarme incendie » par une firme agréée. Étrangement, en décembre 2019, la zone de secours du Brabant wallon a ensuite demandé à Realco de ne plus passer par elle en cas d’alerte incendie – d’où le recours à la firme G4S. Elle s’estimait dérangée par des alarmes intempestives.

Aux enquêteurs de la police locale, le CEO de Realco George Blackman a déclaré dans l’après-midi du 10 janvier 2020 qu’il avait été « le premier étonné » par cette demande des pompiers « que nous ne soyons plus directement raccordés chez eux ». Il a affirmé lors de la même audition qu’« à la dernière visite de contrôle des pompiers », « tout était en ordre » et que sa société possédait un permis d’environnement lui aussi « en ordre ». Au commissariat, George Blackman était accompagné de son directeur de production Philippe Demyttenaere. Ingénieur chimiste, ce dernier est souvent considéré comme « le » cerveau de la firme. 

18h

Le feu s’est calmé durant cet après-midi du vendredi 10 janvier 2020. Il n’y a pas eu de victime. Plusieurs acteurs ou témoins des opérations de secours, puis du déblaiement des décombres, font état du chaos qui a régné durant plusieurs semaines parmi ces entrepôts calcinés, où des produits très toxiques ont pénétré le sol détrempé par des pluies incessantes. Plus d’un mois après l’incendie, la cargaison d’un camion chargé d’évacuer les produits chimiques a pris feu en pleine route.

Le parquet de Nivelles n’a pas désigné de juge d’instruction. C’est le rapport de l’expert judiciaire Nicola Blasioli qui a orienté l’enquête pénale, dit une magistrate. Plusieurs documents que nous avons pu lire démontrent que sa thèse initiale est celle d’un simple accident. Sur la base de la vidéo filmée par un passant, postée sur Youtube, il a estimé que le feu s’est propagé au départ de la zone adjacente à la Nationale 4, où les flammes étaient les plus hautes. Près des produits chlorés, donc. Au nord-ouest.

18h

Au coeur de l’usine, là où le feu s’est engagé.

L'ENQUÊTE

7 février 2020

Localisation des différentes zones des entrepôts Realco.

Le 7 février 2020, à 7h30 du matin, une réunion importante a alors lieu sur le site incendié. Sont présents autour de l’expert judiciaire et des responsables de l’enquête policière, la direction de Realco représentée par Gordon Blackman, la compagnie d’assurance Allianz et la firme de démolition De Meuter. Au cours de ce meeting matinal, les échanges vont se tendre autour d’un point sensible : déterminer d’où est parti le feu.

L’ordre de déclenchement des alarmes incendie donne une indication à ce propos. Il s’agit de détecteurs optiques de fumée installés et gérés par la société Numelec. Le 10 janvier, c’est dans la zone des emballages située du côté de l’avenue Einstein qu’ils ont signalé le feu en premier. Puis, juste après, dans la zone des expéditions. Le feu s’étend des portes d’entrée du bâtiment en direction de l’espace de stockage des produits chlorés. Dans un sens allant du sud vers le nord. Soit… tout l’inverse de l’option défendue par l’expert judiciaire. Cela change tout et les mines s’allongent, ce jour-là. Pour faire bref, ces nouveaux éléments posent sur la table l’hypothèse d’un acte volontaire. Selon celle-ci, quelqu’un qui connaissait les lieux a pu se glisser à l’intérieur des entrepôts, d’un endroit où la vue était cachée par un camion de la firme de logistique Van Mieghem, progresser de quelques mètres à peine, provoquer une réaction chimique et se retirer sans mettre ses jours en danger. Il n’y avait pas d’alarme anti-intrusion disposée à cet endroit précis. Le 19 décembre précédent, l’alarme incendie avait été mystérieusement déclenchée au même endroit, à deux reprises sur la même journée.

12 février 2020

On est un mois déjà après l’incendie. Le directeur de production de Realco Philippe Demyttenaere a transmis à la bourgmestre d’Ottignies-Louvain-La-Neuve une attestation technique relative « au risque de pollution par les produits ». Il demande aux autorités communales de faire démolir les entrepôts détruits afin de pouvoir en extraire les « cuves, bidons et contenants divers » renfermant des produits « corrosifs et/ou polluants ». Il veut que ça bouge. 

Plusieurs mails, documents ou témoignages que nous avons recueillis laissent comprendre que Realco a jusque-là tardé à fournir aux assurances et aux entreprises sous-traitantes l’état exact de ses stocks. Mais là, la firme néolouvaniste préconise d’un coup de mettre le turbo pour faire place nette. Le 12 février, la bourgmestre Julie Chantry accepte la demande.

Du côté des assureurs, le mercure remonte d’un coup. L’addition promet d’être lourde. L’incertitude quant aux stocks et aux causes de l’incendie génère un fameux cafouillis. Il est question d’une procédure en référé devant les tribunaux civils pour éviter la démolition accélérée, d’un recours à un sapiteur (un expert indépendant désigné par un juge), d’une volonté assez peu partagée de solliciter un regard neuf sur le brûlot. Mais les pelleteuses prennent le dessus, emportant avec elles de possibles pièces à conviction. Au final, l’assureur Allianz paiera les montants négociés avec Realco et ses avocats.Combien exactement ? La direction d’Allianz Benelux refuse d’indiquer le montant. « Contractuellement, nous ne pouvons vous le donner », dit son porte-parole néerlandais Paul Möller.

12 février 2020

Nettoyage des décombres.

mai 2020

 

Combustibles trouvés sur les lieux du sinistre.

Nous avons pu lire les rapports dressés par un bureau d’expertise de Verviers, Rigo & Partners, au printemps 2020. C’est ce bureau qui a été choisi pour apporter un regard neuf et indépendant au dossier. Rigo & Partners a épluché les causes de l’incendie pendant plusieurs semaines. Il y en a quatre. Deux sont évacuées assez vite : la cause électrique et la défaillance d’un chargeur de batteries. 

La troisième explication listée est « l’incompatibilité de produits », mais le bureau verviétois ne s’y attarde guère. Il faut qu’ils soient « malencontreusement » mis en contact, pointe-t-il. Or, il faisait nuit et vu le délai entre le départ des derniers employés et le départ de feu – « soit plus de dix heures » -, cette cause fortuite paraît « difficile à expliquer ». Le rapport final des experts indépendants, daté du 7 mai 2020, ajoute que « selon les informations communiquées, peu (voire pas) de produits incompatibles étaient normalement stockés dans la zone présumée du foyer ».

Reste la piste de l’incendie volontaire. Elle ne peut être écartée, notent les experts au moment de conclure leurs analyses. Ils pointent notamment « la cinétique élevée de l’incendie » et considèrent que des « accélérants liquides » ont pu être utilisés sans laisser de traces.

Le parquet de Nivelles n’a jamais donné de crédit à cette thèse. Fin 2020, l’affaire a été classée sans suite. À ce jour, la justice considère qu’il s’agissait d’un simple accident.

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3. POLLUTION CHIMIQUE : DROIT DANS LA NAPPE

MARS 2022

Philippe Engels

Images et mise en page : Thomas Haulotte

Recherche documentaire : Raphaële Buxant

Quatre jours après l’incendie chimique chez Realco, déjà, la police de l’environnement a cessé ses prélèvements. L’intercommunale in BW a toujours considéré que tout était normal. La bourgmestre d’Ottignies-Louvain-la-Neuve ne s’est pas trop posé de questions. Aujourd’hui, la firme chimique reconstruit à l’identique… sans que les travaux de dépollution n’aient été validés par la Région wallonne. Un fiasco général.

Fin janvier 2020. Un habitant de Mont-Saint-Guibert s’étonne de voir « son » ruisseau transformé en bain de mousse. Il y en a sur une hauteur « de plus de deux mètres », dit-il à l’intercommunale in BW, qui exploite les stations d’épuration du Brabant wallon. Ce riverain du Ry Angon et d’autres habitants d’Ottignies, par exemple, s’interrogent sur un lien possible avec l’incendie très médiatisé de l’usine chimique Realco, le 10 janvier de la même année, à deux, trois kilomètres de là. L’intercommunale brabançonne se veut rassurante, l’épaisse mousse sur le Ry Angon intrigue RTL-TVi et on se contente à l’époque du discours officiel : c’est quand les pompiers ont nettoyé le site calciné de la firme Realco que la rivière aurait fait des bulles.

Au moment de l’incendie, le leader des enzymes de nettoyage et du chlore pour piscine stockait plusieurs centaines de tonnes de produits nocifs pour l’environnement dans ses entrepôts vieillissants. Tout ou presque a brûlé, s’est consumé ou a coulé dans les sols limoneux du parc scientifique Einstein, à Louvain-la-Neuve. La police de l’environnement a contrôlé le Ry Angon et la station d’épuration voisine pendant quatre jours. Elle affirme qu’elle connaissait l’ampleur des stocks. « Dans ce cadre, les mesures de pH réalisées n’ont pas montré de dérives significatives », indique aujourd’hui le Département wallon de la police et des contrôles (le DPC, nom officiel de la police de l’environnement).

De la mousse aperçue sur le Ry Angon. Crédit photo : RTL Info

Mais les échantillons ont-ils été prélevés au bon endroit ? Le DPC est-il venu au bon moment ? A-t-il analysé tous les paramètres nécessaires ? « Moi, en tout cas, je n’ai vu personne pendant les travaux de démolition, affirme un ingénieur qui s’est alarmé de ces cuves à acide percées et exposées aux pluies abondantes de l’hiver 2020. « Pour toute la Région wallonne, il y a 7 inspecteurs spécialisés dans les matières environnementales. Tout le monde sait que c’est trop peu. Personne ne bouge », commente un agent de l’Etat.

« Realco n’est pas un cas unique, témoignent Dominique et Claire, qui exploitent une ferme à Ottignies. Nous l’avons signalé aux autorités communales il y a bien longtemps déjà : les travaux d’égouttage ne sont pas toujours annoncés aux habitants dont les enfants osent encore jouer dans le ruisseau en aval, il nous est arrivé de constater la mort des poissons sur notre étang desservi par le Ry Angon et à l’occasion les eaux prennent même une couleur orange quand une entreprise voisine de Realco, fabriquant des colorants, se trompe apparemment de conduites. Tout le monde sait ça… D’accord, le parc scientifique de Louvain-La-Neuve grandit. C’est un pôle de recherche scientifique important. Mais nous qui vivons en contrebas, on ne compte pas ? »

Direction, les sous-sols

Environ un mois après l’incendie de son usine de production et de stockage de produits chimiques, même la direction de Realco a fini par avertir la bourgmestre d’Ottignies-Louvain-la-Neuve du danger de pollution. Un courrier du 6 février 2020 que nous avons retrouvé énumère les « tensioactifs, acides, réservoirs à l’air libre et solvants » qui se trouvaient alors dans les locaux détruits. « Ces produits sont dispersés partout dans l’usine, soit sur le sol, soit dans les rayonnages encore debout (…) Il y a également des écoulements vers l’extérieur de la zone sinistrée suite aux averses importantes de ce début de semaine. De nouvelles pluies ne feront qu’aggraver le risque. » Sans doute pour se dédouaner, Realco craint un écoulement à la verticale voire une pollution via les égouts. Pas en direction du Ry Angon, pas sur le versant orienté vers Ottignies, où la mousse aurait donc été insignifiante. Non, c’est l’autre versant qui risque de trinquer, en direction de Wavre. Le courrier dit ceci : « Ces produits sont susceptibles d’entrainer des pollutions des égouts, du sol, et partant, de la nappe phréatique, s’il n’est pas procédé à leur évacuation sélective et conforme, dans des délais très rapprochés. »

Serait-il déjà trop tard ? Pour une raison que nous n’avons pu établir, le DPC wallon n’est plus venu constater les dégâts. Et l’intercommunale in BW assure aujourd’hui encore qu’il n’y a rien eu d’anormal à la station d’épuration de Basse-Wavre vers laquelle sont orientés les égouts de l’avenue Einstein, la voie parallèle à la Nationale 4 où est établie la firme chimique néo-louvaniste. À nos questions insistantes, la direction de l’intercommunale a fini par répondre avec une pointe d’agacement. « Nous vous avons rencontré à la station d’épuration de Louvain-la-Neuve pendant plusieurs heures ¹ (…) Nous ne voyons pas l’intérêt de réitérer une visite supplémentaire. » Pourtant, un témoin des opérations de démolition, chez Realco, affirme d’une part qu’il a constaté les sévères dégâts causés par le feu à certains collecteurs d’égouts – « de nombreux produits toxiques ont coulé à la verticale, direction la nappe phréatique ». D’autre part il ajoute que « la station d’épuration de Basse-Wavre a dû être protégée par des tonnes de terre, vu l’afflux d’acides ».

L'ensemble de la structure est instable et risque l'effondrement. Elle présente un danger immédiat et important (...) Nous attirons l'attention sur l'écoulement possible de liquides toxiques pouvant dès lors contaminer les sols.

Rapport de visite du bureau d'ingénieurs SGI, produit par Realco le 6 février 2020

Interpelée par la direction de Realco, le 6 février 2020, la ville d’Ottignies-Louvain-la-Neuve a réagi six jours plus tard via un arrêté de police ordonnant la démolition des entrepôts incendiés et l’évacuation des produits chimiques encore présents sur le site. « Vous me dites qu’il y avait sur place un stockage très élevé de produits dangereux pour l’environnement ? Mais moi je n’avais pas à vérifier, commente aujourd’hui la bourgmestre écologiste Julie Chantry. On m’a dit que les substances les plus dangereuses avaient pu être protégées par les pompiers. Lorsque la firme m’a demandé l’autorisation de démolir les entrepôts, oui, j’ai fait démolir. Quant à la pollution des sols, c’est une matière régionale. »

Auprès de la bourgmestre, aussi, nous avons insisté. « Mais il s’agit d’une usine chimique. Ça n’est pas si courant, l’incendie d’une usine chimique. Vous n’avez pas cherché à savoir ce qu’il y avait au juste dans ces entrepôts ? » Sa réponse : « Vous sous-entendez une négligence de ma part, c’est ça ? Je vous l’ai dit, ce n’était pas à moi de vérifier. »

Au passage, avons-nous demandé, quelles conditions doit remplir une usine chimique comme Realco pour s’établir sur le parc scientifique de Louvain-la-Neuve ? Ce site dédié à la recherche pourrait-il accueillir un site Seveso ? Réponse de la bourgmestre : « Je ne sais pas. Il faudrait que je me renseigne. »

Février 2020. Le tri des contenants percés et dangereux.

« Rien d’anormal »

Le 13 janvier 2021, la firme Realco a obtenu auprès de la Région wallonne un nouveau permis d’environnement pour ses entrepôts à reconstruire. En pareille circonstance, la ville d’Ottignies-Louvain-la-Neuve joue le rôle de simple boîte à lettres : elle a transmis la bonne nouvelle au CEO de Realco, George Blackman. La Région wallonne, actionnaire de Realco à hauteur de 25,91%, n’a exigé aucune étude d’incidences environnementales. En revanche, la reconstruction a été assortie de la nécessité d’assainir les sols pollués. Car oui, ils le sont. « Rien d’anormal, tous les sols sont pollués en Wallonie, estime George Blackman. Une partie de cette pollution est historique. Elle était là avant que nous arrivions. L’autre partie date de l’incendie. Avec les autorités wallonnes et l’UCLouvain, propriétaire des terrains, tout s’est bien passé. Six taches polluées ont été identifiées par les gens d’Hydreau, une société agréée par la Région. »

Cette étude des sols semble secrète. Nous n’avons pu la lire. C’est une autre administration wallonne qui est chargée de cette procédure – la Direction de l’assainissement des sols. D’après les bribes d’information que nous avons pu recueillir, il y a eu une hésitation quant à la méthode de « nettoyage » des sols. Les travaux ont été entamés le 15 octobre 2021. Comme l’indiquent les photos ci-contre, le terrain incendié a bien été sondé à six endroits. « La solution retenue a été d’excaver les terres polluées », indique le CEO de Realco. Selon nos observations, les pelleteuses ont creusé jusqu’à environ cinq mètres.

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Automne 2022. Extraction des terres polluées.

Est-ce suffisant ? Nous avons interrogé un spécialiste du cycle de l’eau. Il ne connait pas le dossier Realco, mais son avis est en phase avec d’autres témoignages ou commentaires : « Dans cette zone géographique, la nappe phréatique se trouve à une profondeur variant entre 31 et 36 mètres. La géologie comprend à peu près 10 mètres de limons qui reposent sur une épaisse couche de sables du Bruxellien, laquelle avoisine parfois les 40 mètres d’épaisseur. En termes de vulnérabilité, la couche de limon peut faire l’effet d’une couche protectrice parce que, relativement épaisse, elle a une bonne capacité de rétention de certains polluants, tout en ayant une vitesse d’infiltration relativement faible. Malgré cela, les polluants pourront migrer progressivement vers la nappe, entrainés par l’eau de pluie infiltrée. Cela pourrait prendre plusieurs années, voire une décennie entière, avant que la pollution ne rejoigne donc la nappe phréatique. »

En ce qui concerne les couches superficielles, les règles en vigueur en Wallonie stipulent qu’un « rapport d’évaluation finale » doit être envoyé à la Direction régionale de l’assainissement des sols dès que les travaux de nettoyage ont été opérés. L’administration wallonne peut approuver ou contester. En cas de feu vert, les investissements prévus peuvent commencer. La firme en question a 60 jours pour envoyer ce rapport.

Realco semble se passer de cette validation. Le 10 janvier dernier, deux ans jour pour jour après l’incendie, la société cotée en bourse a annoncé par voie de presse qu’elle entamait la reconstruction de son site de production… sans que la procédure d’assainissement n’ait été finalisée. Deux mois plus tard, soit le 10 mars, une chape de béton était posée et des grues ont ensuite érigé les piliers du nouveau bâtiment. Au même moment, la DAS (Direction de l’assainissement des sols) indiquait qu’elle n’avait toujours pas réceptionné le document d’évaluation. Comment corriger une anomalie, le cas échéant ?

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 ¹ En fait, ce rendez-vous a duré 1h26 minutes.