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perquisitions au coeur du clan reynders

14 juiLLET 2025

Texte : Philippe Engels

dessin : arnaud bilande

Rebondissement dans l’affaire de blanchiment ciblant l’ex-ministre et commissaire européen Didier Reynders. L’antiquaire bruxellois Olivier Theunissen vient lui aussi de subir des perquisitions. Son magasin, ses bureaux et son domicile ont été fouillés. Après les dépôts en cash et les achats compulsifs de produits de la Loterie Nationale, voici le commerce de l’art et des antiquités ?

La rue de la Régence, à Bruxelles. C'est le n°21 qui a été perquisitionné.

Depuis le déclenchement de l’affaire Reynders, en décembre dernier, Olivier Theunissen est un homme pressé. L’antiquaire bruxellois a mis en vente la villa que ses parents possèdent à Lasne. Recette espérée : environ 2 millions d’euros. Le 16 mars dernier, il a aussi liquidé en vitesse un ensemble hétéroclite d’objets, d’antiquités et d’œuvres d’art par le biais d’une vente en ligne qui fait jaser dans le petit milieu fermé des antiquaires bruxellois (Nationale 4 y reviendra demain). Certains lots ont été cédés à plus de dix fois leur valeur. Les lots avaient été disposés dans la villa à vendre alors qu’Olivier Theunissen (et un associé) dispose d’une galerie le long de la rue de la Régence dans le quartier bruxellois du Sablon. L’opération en ligne dont nous avons pu quantifier les résultats financiers annonçait ceci : « La session propose la dispersion du contenu d’une élégante demeure brabançonne ».

« Il panique », « il a pris peur », « il a cherché à anticiper d’éventuels soucis judiciaires », racontent des initiés. Car les liens qui unissent Olivier Theunissen à Didier Reynders et à son compagnon de route Jean-Claude Fontinoy, ex-conseiller de cabinet aux Finances puis aux Affaires étrangères, paraissent d’un coup embarrassants.

Olivier Theunissen se présente sur YouTube lors de la BRAFA 2023, une foire d’art réputée.

Nationale 4 est un média d’enquête qui approfondit une thématique par an (en 2025-2026, c’est le logement) et qui assurera le suivi de certaines investigations au long cours, comme ici l’affaire Reynders. Ce type de journalisme nécessite du temps. Sans l’aide financière de son public, Nationale 4 n’existerait pas. Merci de nous soutenir !

JT de la RTBF du 4 décembre 2024.

Didier Reynders, un ami ? Voici ce qu’a répondu Olivier Theunissen aux journaux du groupe Sudinfo, le 31 décembre dernier, quatre semaines après les perquisitions ciblant l’homme politique libéral :

« Disons que j’entretiens avec lui de bonnes relations. Il a beaucoup aidé notre ASBL qui s’est battue pour mettre en valeur tout le quartier historique du Sablon. Je peux vous faire part de ma stupéfaction par rapport à cette enquête. Didier Reynders a voué sa vie à la Belgique, c’est un grand commis de l’État. Je suis vraiment étonné qu’un homme de ce niveau puisse faire des choses si particulières. »

Theunissen parlait des dépôts bancaires de Reynders et de ses achats de billets de loterie pour un total présumé d’1 million d’euros, selon Le Soir, Follow the Money et d’autres médias ayant dévoilé les opérations policières du 3 décembre 2024. Dans cet article chez Sudinfo, l’antiquaire avait ajouté cette phrase inattendue : « Il (Didier Reynders) s’intéresse à l’art comme on s’intéresse à la littérature, sans plus ». La journaliste avait conclu que « Jamais M. Reynders ne lui a acheté d’œuvre d’art. »

L’expert Fontinoy

Et Jean-Claude Fontinoy, l’homme de l’ombre pendant près de vingt ans ? A-t-il acquis, lui, des œuvres d’art auprès d’Olivier Theunissen ? En plus de ses mandats publics et de ses fonctions au sein des cabinets du ministre Reynders, Fontinoy a toujours gardé en poche une carte de visite d’expert en œuvres d’art. Pendant plus de quinze ans, les chauffeurs personnels du président de la SNCB l’ont conduit « quasi chaque jour », dit l’un d’eux, au Sablon. Une sorte d’attraction, d’ « obsession ». Un des chauffeurs peut en attester sur la base des carnets de route où il consignait chaque déplacement personnel. Il précise aujourd’hui :

« Jean-Claude Fontinoy descendait souvent au Sablon avec beaucoup d’argent dans la poche arrière droite de son pantalon. À plusieurs reprises, il demandait qu’on charge des tas d’objets. Des meubles, des horloges, notamment. Il stockait ça dans l’une de ses fermes-châteaux de Mozet où nous allions le chercher et le ramener chaque jour ouvrable et même certains week-ends. » Qui Fontinoy allait-il voir au Sablon ? Un seul nom revient auprès du chauffeur en question, celui d’Olivier Theunissen.

Pour de précédents articles chez Médor et avant la parution du livre « Le clan Reynders », nous avions interrogé Jean-Claude Fontinoy à propos de ces carnets. « Pas de commentaire », a-t-il répondu.

Jean-Claude Fontinoy et Didier Reynders à Kinshasa.

Cet intérêt pour les beaux objets, Jean-Claude Fontinoy l’a partagé pendant plusieurs années avec l’avocat André Tossens, aujourd’hui décédé. Au même titre que son fils Jean-François, André Tossens a été choisi par l’État belge pour le représenter dans divers dossiers, tel le litige qui l’opposait à la compagnie Swissair suite à la faillite de la Sabena ou celui relatif au désamiantage du siège bruxellois de la Commission européenne. En 2006, c’est le ministre des Finances Didier Reynders qui avait confié la coordination de ce rémunérateur dossier Berlaymont au cabinet Tossens. Au Parlement, l’opposition CD&V avait vivement critiqué l’absence de mise en concurrence.

Un membre du cabinet d’avocats bruxellois a confirmé ce qu’un des chauffeurs de Fontinoy nous a déclaré. Des enveloppes dont certaines auraient contenu du cash ont été échangées à l’époque entre les deux parties. Ces sources indiquent qu’André Tossens et Jean-Claude Fontinoy se rendaient ensemble au Sablon et aussi à Paris. À l’occasion, dit un chauffeur, Didier Reynders se joignait à leurs dîners. Cette convivialité s’est prolongée au début des années 2010 quand Jean-François Tossens a été embarqué à bord du Kazakhgate. Il a été l’un des avocats rémunérés pour favoriser l’extension de la loi belge de transaction pénale, immuniser les lobbyistes kazakhs accusés de corruption sur notre sol et débloquer ainsi une commande d’armement couvée par le président français Nicolas Sarkozy.

Les carnets 2011 d’un chauffeur de fonction de Jean-Claude Fontinoy. Six fois au Sablon en deux semaines.

Avant de démissionner de ses fonctions au sein de la Sûreté d’Etat, en 2018, l’agent des services de renseignement Nicolas Ullens dit avoir constaté et consigné dans plusieurs rapports confidentiels que les noms de Jean-Claude Fontinoy et de Didier Reynders étaient systématiquement associés à de nombreux dossiers de corruption présumée : le Kazakhgate, l’affaire des Fonds libyens, le déménagement du siège central de la police, la construction d’une nouvelle ambassade à Kinshasa, entre autres. Auditionné ensuite par la police judiciaire fédérale, le 5 octobre 2019, Nicolas Ullens a répété ces accusations et désigné l’un des complices du tandem en ce qui concerne le blanchiment de l’argent de la corruption : l’antiquaire bruxellois Olivier Theunissen.  

Décoré une première fois par Didier Reynders, en 2012.

Une aide au blanchiment ?

Bientôt six ans plus tard, la police fédérale a perquisitionné au mois de juin dernier la galerie bruxelloise appartenant aux antiquaires Olivier Theunissen et Nicolas de Ghellinck, rue de la Régence, n°21, à proximité de la place du Sablon. Le domicile du premier nommé, à Lasne, a été visité au même moment. Le parquet général de Bruxelles nous a confirmé ces perquisitions restées discrètes pendant plusieurs semaines. Il indique qu’elles ont été menées dans le cadre du dossier Reynders. Il s’agit de devoirs d’enquête relatifs à des soupçons de blanchiment. À ce stade de la procédure judiciaire, rappelons que les personnes concernées bénéficient de la présomption d’innocence.

Olivier Theunissen n’a pas souhaité faire de commentaire à propos de ces perquisitions. Il a dit regretter « les amalgames et la campagne de diffamation » qu’il sent se développer

Cet antiquaire aujourd’hui âgé de 55 ans a la souplesse d’une anguille. C’est un homme de réseau. Jusqu’à sa démission donnée « il y a quelques mois », nous a-t-il dit, il était juge consulaire au Tribunal de l’entreprise francophone de Bruxelles (depuis 2019). Il est actif au sein du Cercle Gaulois et membre de l’Ordre de Malte. Il est ancré dans l’art et les antiquités, occupant notamment la vice-présidence de la Chambre royale des antiquaires de Belgique et un poste d’administrateur à la BRAFA (la principale foire d’art du pays). Mais en même temps il est l’administrateur et membre du comité de direction de la société anonyme ITB-Tradetech qui s’est fait une spécialité dans la traverse ferroviaire. Une société où Didier Reynders l’a précédé avant sa carrière ministérielle et dont Jean-Claude Fontinoy a assuré la promotion au Congo (lire le dernier numéro de Médor).

Theunissen à Lourdes, en 2023, à un pèlerinage de l'Ordre de Malte.
Elections communales de 2012, à Lasne.

Au cours de la mandature du ministre Reynders, il a été décoré à deux reprises par son ami politique. Lors d’une cérémonie à laquelle assistait Jean-Claude Fontinoy, Olivier Theunissen est devenu Chevalier de l’Ordre de la Couronne le 8 mai 2012. Pour situer l’instant, c’était un an à peine après le coup de pouce donné par la Belgique à la France pour sa vente d’hélicoptères au Kazakhstan. L’affaire n’avait pas encore été médiatisée. Theunissen s’apprêtait à renforcer les rangs du MR au sein du conseil communal de Lasne. Le 21 décembre 2018, l’antiquaire est devenu Chevalier de l’Ordre de Léopold. Au sein du clan Reynders, tout était permis.

À lire demain : une vente étrange

NAtionale 4 et LE CAS REYNDERS

De la nomination suspecte...

Le 1er décembre 2019, Didier Reynders avait-il le profil idéal pour représenter la Belgique au sein de la Commission européenne ? Ministre des Finances et des Affaires étrangères depuis vingt ans, le libéral de 61 ans avait achevé son parcours belge sur les rotules. Si impatient d’accéder aux honneurs internationaux mais accablé par une litanie de scandales politico-financiers. Le Kazakhgate, les Fonds libyens, l’affaire de l’ambassade de Kinshasa ou celle des bijoux de l’Etat bradés à des firmes privées. En novembre et décembre 2019, j’avais publié une série de six articles qui, sur le site du magazine Médor, avait documenté cette désignation sous tension.

... à l'affaire de blanchiment

En avril 2021, j’ai publié « Le clan Reynders ». La couverture représentait un échange d’enveloppes. Sur la cover néerlandaise, Jean-Claude Fontinoy sortait de l’ombre. Lui l’éternel compagnon de route, le porteur de valises, l’interface entre la politique et les affairistes. Souvent suspecté, jamais poursuivi. Passionné d’immobilier et d’œuvres d’art. À l’époque, on ignorait les entrées d’argent liquide sur les comptes bancaires du commissaire Reynders ainsi que ses achats répétés de billets de loterie. Puis vinrent les perquisitions du 3 décembre 2024. Depuis, l’énigme judiciaire est simple : d’où vient l’argent ?

Philippe Engels, journaliste chez Médor et Nationale 4, auteur du Clan Reynders.