SAINT-PIERRe

pourquoi tu pars ?

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éPISODE 3

ET CRAC, PLUS D'ARBRES

30 Juin 2022

Philippe Engels, Raphaële Buxant et Thomas Haulotte

avec le soutien du fonds pour le journalisme en fédération wallonie-Bruxelles

Pas encore de permis de bâtir, à Wavre, sur le site du futur grand hôpital du Brabant wallon. Mais déjà, les investisseurs marquent leur territoire en arrachant des arbres. Une politique de la terre brûlée, assez courante. Que fait la police ? Rien.

25 avril 2022

Qui est le chat, qui est la souris ? Il est 12h10 et ce lundi matin-là, le climat semble propice à l’arrachage des arbres. L’air est sec et doux. Nous arrivons sur le chemin des Charrons, parallèle à la nationale 25 qui relie Grez-Doiceau à Louvain-la-Neuve. C’est ici qu’est censée déménager la Clinique Saint-Pierre d’Ottignies. Il y a là un petit parking, une boîte de nuit plutôt sélect où le MR local aime se réunir (le Domaine du Blé), mais surtout des champs ensemencés et quelques zones boisées comme il y en a de moins en moins dans la périphérie élargie de Bruxelles. À l’horizon, on aperçoit les buildings du centre de Wavre et avant ça se niche un quartier d’une centaine de maisons, à moins de cinq cent mètres à vol d’oiseau.

Les oiseaux, on ne les entend plus. Parce que c’est la période de nidification, durant laquelle toute taille ou coupe d’arbres est interdite et nécessite l’obtention d’une dérogation auprès des pouvoirs publics ? Ou à cause du remue-ménage provoqué par l’engin agricole de couleur verte que nous venons de croiser ? Un riverain du quartier en contrebas, à vélo, nous apporte la réponse. « Incroyable ! Malgré tous nos efforts, ‘ils’ l’ont fait. »

© Wavre, Notre Ville.

Vincent Denis s’esquinte depuis des mois. Sur sa bicyclette qui ne fait pas le poids face à la machine verte, il a calé de bric et de broc quelques slogans contre le béton et pour le respect de la biodiversité. Il habite le quartier en contrebas. Il a tout lu du projet de grand hôpital et ce qu’il n’a pas trouvé en sources libres, il a été le chercher comme il le pouvait. Une première étude d’incidences ayant disparu du site de la ville de Wavre, par exemple.

Cet informaticien à la retraite paraît calme mais déterminé. Ce qu’il a vu ?

« Les travaux d’abattage ont commencé vers 9h40. L’engin surpuissant est rentré dans les bois comme s’il s’agissait de carton. Les lieux sont à l’abri des regards dans une sorte de triangle délimité par la N25 et l’autoroute E411, où le bruit de la destruction des arbres était couvert par celui de ces grands axes routiers. »

Il n’y a personne d’autre que ce riverain empêcheur de couper du bois et la poignée d’ouvriers agricoles, assis sur l’engin ratisseur ou debout, en éclaireurs, équipés de tronçonneuses.

Vincent Denis, le 25 avril 2022

À 9h44, le 101 reçoit un appel dénonçant un « abattage illégal ». Selon Vincent Denis, sur la brèche depuis la mi-février, la Clinique Saint-Pierre d’Ottignies, nouvelle propriétaire des terrains, n’a pas obtenu de permis dans les formes. Pour être précis : l’opération n’a pas été signifiée à la population.

La police arrive 14 minutes après le signalement. Les travaux sont alors interrompus. Les ouvriers demandent à être floutés sur les images. Ils sont de simples exécutants. La confusion règne. Une employée mandatée par la Clinique d’Ottignies arrive avec un papier en main (le permis d’abattage). Cela semble convaincre les policiers, qui entrent en contact avec le commissariat. Et celui-ci est connecté avec les autorités communales. Quoique : on est lundi matin et le lundi, il n’y a pas de permanence à l’urbanisme.

La grosse machine verte s’impatiente. L’abattage reprend assez vite après l’arrivée du combi de police.

Vincent Denis : « Que voulez-vous faire dans ce cas ? Je suis formel et j’en ai les preuves (nous l’avons constaté) : la commune m’a assuré que nous serions prévenus à l’avance de la date d’abattage. Or, elle n’a pas tenu ses engagements. À quoi servent les procédures administratives dans ce cas ? »

Les saignées vues du ciel. © Wavre, Notre Ville.

Le 31 mars 2022, Vincent Denis et le groupe « Wavre, Notre Ville » qui s’est constitué pour défendre l’intérêt des riverains ont été déboutés devant le conseil d’Etat, où ils demandaient la suspension du permis d’abattage. Les avocats, ça coûte cher sur de pareils combats énergivores. Ils n’avaient guère de chance de remporter cette bataille-là. Les riverains s’en remettent dès lors à l’avis du fonctionnaire délégué de la Région wallonne. L’équivalent d’un juge de paix, version administrative. En théorie, il a 30 jours pour statuer.

« Les travaux sont postposés. L’auteur de projet nous informera dès qu’une nouvelle date sera fixée », écrit la commune. Vincent Denis reçoit ce mail avec méfiance. Mais a priori, il a de quoi être rassuré : il y a encore une marge de négociation et il sera prévenu de la date des travaux.

Ce ne sera pas le cas. Le lundi 25 avril à 12h10, des bandes de bois sont ratiboisées.

Pourquoi, au juste ? Officiellement, il s’agirait de permettre des coups de sonde dans le sol, en vue de la construction de l’hôpital. Pour ce chantier colossal, c’est sûr, il n’y a pas encore de permis, ni même de consultation de la population; on n’en est qu’au stade des études d’incidences environnementales. Sonder le sol ? Vincent Denis balaie d’un revers de la main: il suffisait de sonder au niveau des champs, sans toucher aux arbres, dit-il.

« C’est pernicieux, comme mode de fonctionnement, poursuit notre cycliste. L’investisseur saucissonne le dossier. Il introduit un petit permis, puis l’autre, afin de créer une situation de fait, irréversible à ses yeux. »

En clair, casser du bois, cela consisterait à dire : maintenant que c’est fait, allons de l’avant.

Logo Nationale 4

Nationale 4 fait une pause.

On se retrouve bientôt pour la suite de la série “Saint-Pierre, pourquoi tu pars ?”

Retrouvez-nous aussi à esperanzah ! plus d’informations à venir.

éPISODE 2

« Mon choix initial, ce n’était pas ici »

23 Juin 2022

Philippe Engels, Raphaële Buxant et Thomas Haulotte

avec le soutien du fonds pour le journalisme en fédération wallonie-Bruxelles

Le grand hôpital de Wavre n’était pas prévu là où il devrait s’installer. C’est le porteur de projet, le Dr Philippe Pierre, qui l’a dit. Pour le directeur de la Clinique Saint-Pierre d’Ottignies, le meilleur choix était de s’étendre sur place ou de migrer près de la gare de Louvain-la-Neuve. Saint-Pierre y avait des vues sur un terrain plat et adéquat en termes de mobilité. Mais l’UCLouvain et le centre belgo-chinois ont brouillé les pistes. Un déménagement est donc annoncé sur les collines de Wavre. Des habitants crient au fou, effrayés par l’accentuation des inondations.

25 octobre 2021

Il est bientôt 19 heures, le lundi 25 octobre 2021. Nous sommes dans la file, à l’entrée de la Sucrerie. Un hall culturel qui a connu une « inauguration triomphale » deux ans plus tôt, selon le site internet de la ville de Wavre. « Le symbole d’une ville ouverte et ambitieuse », celle du libéral Charles Michel, a relayé la RTBF. On est en phase de remontée du Covid. Il faut encore porter le masque. Devant nous, c’est tendu. « Ah bon, il faut indiquer son nom sur une feuille de présence ? Et pourquoi ? Et qu’allez-vous faire avec ces données ? » Environ 400 personnes finissent par remplir la grande salle de conférence high tech. Un échantillon de ville. Près d’1% de la population, en tenant compte de la présence d’habitants de Chaumont-Gistoux, Grez-Doiceau ou Louvain-la-Neuve. Se farcir plus de 3 heures d’information à propos d’un hôpital qui déménage, il faut quand même le vouloir…

La bourgmestre MR Françoise Pigeolet s’octroie la parole en premier. Réputée sensible à la critique, elle insiste sur son souhait de transparence. Sous ses yeux, en présence de « sa » population, la direction de la Clinique Saint-Pierre va présenter la maquette du grand hôpital prévu sur ses terres, à l’horizon 2028. D’une voix posée, parlant d’un projet « euh, disons, aigu » (nous imaginons qu’elle a voulu dire « controversé »), la bourgmestre demande aux participants de rester « courtois et respectueux ». On ne l’entendra plus par la suite, sauf au moment d’admettre qu’il aurait dû y avoir un dispositif d’accès aux malentendants. Depuis plusieurs décennies, les entités rivales de Wavre et d’Ottignies-Louvain-la-Neuve se livrent une bataille politique, économique et commerciale dès qu’un gros investissement est annoncé dans le centre du Brabant wallon. Là, Wavre s’apprête à marquer des points face à sa rivale ottintoise, en lui chipant le principal pôle hospitalier de la région. Mais c’est étrange, Françoise Pigeolet ne paraît pas très concernée par ce dossier « sensible ». Voulait-elle vraiment cet hôpital sur son territoire ?

Le docteur Philippe Pierre prend le micro. C’est la deuxième fois que le directeur général de la Clinique Saint-Pierre affronte les Wavriens. Ce neurologue spécialiste de la migraine n’a pas l’habitude de se prendre la tête. Il est cash. Les initiés lui reconnaissent le mérite d’avoir évité le naufrage financier de son institution, constituée sous la forme d’une asbl privée. Là, assez vite et à deux reprises, le Dr Pierre cadre le projet en indiquant que « les hôpitaux, c’est tout sauf de la libre entreprise » (le regretterait-il ?). Il y a des normes et des contraintes, dit-il. Pour maintenir l’exercice d’une médecine de qualité, il faut de l’espace et des bâtiments adaptés. « L’hôtellerie, l’hospitalisation classique sont totalement dépassées. Si vous avez fréquenté ces locaux datant de 1973, vous aurez constaté que les chambres à deux lits, c’est trop petit. On doit bouger les meubles quand il faut sortir un des deux lits. Les salles de bain avec un seul évier, un seul cabinet de douche, ce ne sont plus les standards actuels. » 

Philippe Pierre anticipe les questions : « Vous me direz, mais pourquoi avoir autant investi sur notre site actuel, situé au-dessus de la gare d’Ottignies ? » Il fait référence notamment à l’entrée en service  d’un nouveau hub administratif, en 2017, et à l’inauguration d’un bâtiment de cinq étages accueillant des services de pointe comme la dialyse ou la clinique du sein, en mars 2021. Sa réponse est prête : « Nous avons tout fait pour rester là où nous sommes actuellement. Ça nous aurait coûté moins cher. Cela dit, sans l’accès aux parkings, par exemple, comment aurions-nous pu fonctionner pendant les travaux d’extension ? » Il s’engage un moment sur une pente savonneuse. Il s’agit de ses relations avec les autorités politiques à Ottignies, où une coalition Ecolo-PS-Les Engagés est au pouvoir depuis un peu plus de vingt ans. Il évoque des tracasseries, des taxes additionnelles qui ont compliqué le dialogue. À quoi, cela tient, de déplacer un hôpital…

D’Ottignies à Wavre, un déménagement coûteux : 425 millions d’euros.

15 juillet 2021. Quartier de la réserve sur les hauteurs de Wavre.

L’hôpital n’est pas encore là, mais les flots coulent déjà.

Philippe Pierre ramène alors le curseur sur Wavre. « Je sais que vous tenez à la préservation de l’espace vert et agricole, là où nous comptons nous installer. Mais ce terrain que nous avons acquis sur les hauteurs de la ville de Wavre, il était de toute façon voué à de l’activité économique. J’espère que les architectes à qui je cède la parole sauront vous convaincre de notre volonté de créer un hôpital en harmonie avec la nature. » Trois mois plus tôt, le chef-lieu de la province du Brabant wallon a connu les plus fortes inondations de ces cinquante dernières années. Au journaliste Hugues Van Peel, de la RTBF, un riverain des quartiers sous lesquels le nouvel hôpital va être érigé a confié ceci, la veille de la réunion publique à la Sucrerie : 

« Au mois de juillet, on a eu ici une rivière qui allait tout droit sur Wavre. Que va-t-il se passer quand ils vont bétonner dix autres hectares ? Il y aura beaucoup plus d’eau. Sans compter qu’il n’y a pas que les eaux de ruissellement, il y a aussi les énormes quantités d’eaux usées qui vont être rejetées dans les canalisations. Qu’est-ce qu’ils ont prévu pour ça ? » 

Les architectes savaient qu’ils seraient titillés sur « ça ». Leurs réponses renvoient à l’extraordinaire « ressource naturelle » que constitueraient les sables du Bruxellien détectés sans surprise sur ce terrain en pente ainsi qu’aux « petits bassins d’orage » censés capter le trop-plein d’eau, en cas d’intempéries. « Vous le savez, nous n’en sommes qu’au stade de l’information et de la consultation, déclare l’un des architectes, issus du bureau Assar. Nous ne disposons pas encore de calculs de capacité en ce qui concerne les bassins, mais nous sommes persuadés qu’en grattant l’argile et en accédant aux sables, l’eau s’écoulera mieux dans le sol qu’aujourd’hui. » Il y a un murmure dubitatif dans la salle. Le temps se fait long et il n’est pas prévu d’entracte. Un deuxième architecte, l’expérimenté Jean Massa, représentant le même bureau bruxellois, embraie sur ces enjeux environnementaux. 

Avec lui et ses décennies de pratique sur de tout gros chantiers – notamment d’autres hôpitaux – on accède à une autre dimension :

« Selon une vision un peu poétique, notre projet se veut holistique (il précise l’usage du mot : holistique, c’est tout ce qui concerne la vie). Avec des outils scientifiques, nous allons valoriser l’environnement. Un deuxième aspect pris en considération est l’inclusive design (là il montre un petit schéma). C’est un design, un concept exprimé dans sa créativité qui refuse l’exclusion et la ségrégation. Et ceci a trait à la vie proche du lieu que nous étudions et dont vous faites partie, vous qui habitez à proximité et aussi ceux qui vont y vivre, en tant que patients ou personnel technique, soignant ou d’entretien. À tous, nous voulons assurer une connectivité et une approche la plus fusionnelle possible en termes de qualité de vie. »

Mais encore ? Un bijou dans son écrin de verdure ? On s’écarte du béton, de l’artificialisation des sols, du bruit et de la mobilité. L’architecte, qui n’a aucun lien de parenté avec l’acteur et humoriste Jean-Claude Van Damme, enchaîne de manière sérieuse :

« Cela nous amène tout naturellement à la notion de développement durable. »

Dans la même phrase, l’architecte Jean Massa parvient à marier une seconde fois la poésie et la science. Il vante le BREEAM et le WELL, ces certifications internationales valorisant la performance énergétique et le bien-être dans le secteur du bâtiment. Il promet des toitures vertes, qui devront résister aux économies budgétaires découlant de la hausse du prix des matières premières. Il assure qu’avec l’hôpital, ses petits bassins en cascade et ses parkings filtrants, l’eau percolera mieux dans les sols qu’avec les arbres et les pâtures existantes. Vous avez bien lu.

« Une parodie de démocratie »

Viennent les premières questions sur les impacts sonores, l’afflux de voitures, la possible installation d’une ligne à haute tension et, très vite, le coup de colère d’un riverain du quartier de La Réserve, le plus impacté par la maquette présentée ce lundi 25 octobre. En résumé, il conteste la transparence du projet, il reproche l’hypocrisie du message d’ouverture des autorités communales (« nous argumentons nos critiques depuis des mois et personne ne nous écoute ») et il dénonce sous des applaudissements nourris « une parodie de démocratie ».

Dans l’assemblée, nous percevons que deux groupements de riverains se sont formés. L’un et l’autre sont allés à la pêche aux signatures auprès des opposants au déménagement de Saint-Pierre. Benoît Theys en a recueilli 400. Lorsqu’il prend la parole, il se veut « constructif », remercie la bourgmestre et déclare qu’une voie de compromis pourrait se dégager. Rien de tel auprès du bio-ingénieur Philippe Delaisse et de l’informaticien à la retraite Vincent Denis, l’auteur de la cinglante flèche sur la parodie de démocratie. Eux veulent l’arrêt pur et simple du projet. Leur pétition initiale a dépassé la barre des 600 soutiens et s’est aujourd’hui transformée en recours devant le Conseil d’Etat

Consultant en transition énergétique, se déclarant apolitique, le Wavrien Philippe Delaisse se lève et interpelle directement le Dr Pierre :

« Le choix de l’implantation d’un hôpital de cette taille-là est essentiel. Il comporte d’évidents enjeux financiers et environnementaux. Il y va de l’avenir de plusieurs générations. Or, quelque chose me chipote : l’étude du site a échappé à tout contrôle démocratique alors que l’investissement est quand même financé à hauteur de 140 millions d’euros par de l’argent public. Avec d’autres habitants, nous avons mené notre petite enquête et nous sommes très étonnés qu’un des terrains auxquels vous avez pensé n’ait pas été retenu. Il est nommé ‘Génistroit’. Il s’agit d’une zone de 29,25 hectares, située à Louvain-la-Neuve entre la Nationale 4 et l’autoroute E411. Ce sont essentiellement des champs. Ce terrain est plat. Il appartient à l’UCLouvain. Il n’y a pas, là, de risque d’inondation. L’accès à la gare SNCB toute proche est possible à pied et le grand parking voisin – qui pourrait figurer dans la catégorie des grands travaux inutiles – aurait pu être affecté au nouvel hôpital : il est vide. Pourriez-vous mettre toutes les cartes sur la table et expliquer les raisons de votre choix ? »

L’étude du site a échappé à tout contrôle démocratique alors que l’investissement est quand même financé à hauteur de 140 millions d’euros par de l’argent public.

Philippe Delaisse

Louvranges, Wavre. Périmètre d’implantation du nouvel hôpital.

« Nous sommes faits pour nous entendre, réplique le Dr Philippe Pierre, qui en profite pour peler un œuf. Je vais vous expliquer pourquoi le terrain situé près de la rue Génistroit – dont vous parlez – n’a pas été retenu. J’ai longtemps espéré avoir ce terrain. J’estimais qu’effectivement, il était bien placé par rapport à la gare de Louvain-la-Neuve. J’ai même encore des croquis de potentielles liaisons à pied menant aux quais. Le problème, c’est qu’il appartient à l’UCL et que l’UCL ne voulait en donner que 5 à 10 hectares maximum alors qu’il en fait plus de 20 et que nous avons besoin d’environ 15 hectares. Ne me demandez pas pourquoi les autorités universitaires ont calé. Je ne sais pas. Un autre problème, c’était la saturation de la circulation sur la Nationale 4 étant donné l’arrivée annoncée du centre technologique belgo-chinois, à quelques centaines de mètres de là. Ça aurait fait trop de voitures d’un coup. Ne me demandez pas ce que devient ce projet, je n’en sais rien. Enfin, nous avons été confrontés à des volontés impérialistes de l’UCL. En échange de la vente du terrain, l’université voulait nous forcer à prendre des administrateurs à elle dans notre conseil d’administration. Et ça, désolé, même si nous faisons partie du même réseau de santé, nous ne sommes pas d’accord d’être à la botte de qui que ce soit. » 

Plutôt que le déménagement à Wavre, où une étude d’incidence préliminaire annonçait dès le mois de novembre 2020 qu’un tel choix comportait un risque accru d’inondations, il y avait donc une alternative sur un terrain plat, déjà desservi par une bretelle d’autoroute, proche d’une gare et accessible à pied comme en bus… Sur le coup de 22 heures, nous quittons cette réunion d’information avec de nombreuses interrogations en tête. Pourquoi l’UCLouvain a-t-elle rechigné à céder l’entièreté de cette terre propice ? Est-il normal que ces négociations soient restées secrètes ? N’aurait-il pas dû y avoir davantage de coordination à propos de ces projets importants le long de la Nationale 4 ?

LE FLAIR D'IMMOBEL

Résumons à ce stade. La Clinique Saint-Pierre est un opérateur privé, une asbl sans lien financier avec le secteur public. Il y a une dizaine d’années, elle projette de moderniser ses installations. Elle met en balance diverses implantations et ce depuis l’année 2010, comme l’indique son directeur. Diverses options sont testées. Dont le premier choix : rester à Ottignies. Puis vient une seconde option : émigrer près de la gare de Louvain-la-Neuve. Face à un besoin criant à l’échelle du pays, l’Etat fédéral (en 2017-2018) puis la Région wallonne (en 2019) misent sur Saint-Pierre pour développer l’offre de soins en Brabant wallon. Juste avant des élections, le 1er avril 2019, la Clinique d’Ottignies reçoit ainsi la garantie d’un subside de 140 millions d’euros dans le cadre d’un plan d’investissement régional qui porte sur un total de 2,34 milliards d’euros. Dès le mois de juin 2019, il apparaît que la direction de la clinique acquiert des terrains à Wavre auprès de la société immobilière Immobel, dirigée par le magnat des affaires Marnix Galle. Celui-ci ayant eu le nez fin en achetant ces lopins de terre, avant ça, auprès d’une kyrielle de propriétaires. Une fois détentrice des terrains, Saint-Pierre monte un dossier d’investissement et prépare un Schéma d’orientation local (SOL) relatif à cette zone libre située sur les hauteurs de Wavre, où il lui faut encore obtenir un permis de bâtir. C’est audacieux, comme stratégie… Sur le principe, ce projet convainc les autorités communales à Wavre en juin 2020. Mais voilà l’été du dérèglement climatique et le spectre des inondations, à la mi-juillet 2021. C’est un peu embarrassant : une étude préliminaire a averti que la construction d’un grand hôpital, sur ce terrain dont un versant penche vers la Dyle et le centre de Wavre, comporte un certain danger. La Clinique et la ville passent au feu orange. En octobre 2021, la maquette du grand hôpital penché est dévoilée à la population. Une étude complète d’incidences environnementales est alors lancée. Un premier recours de riverains est introduit. On en est là. Si tout va bien, Saint-Pierre pourra solliciter un permis officiel l’an prochain, engager les travaux dans la foulée et inaugurer à Wavre en 2028, au plus tôt.

Dans le respect rassurant des règles de gouvernance et en toute légalité ? À la Sucrerie, le Dr Philippe Pierre a prononcé et écarté lui-même le mot « magouilles ». « Nous ne voulons pas de corruption en Brabant wallon », lui a renvoyé la salle. Illustration du climat empoisonné autour de ces questions immobilières, la rédaction de Nationale 4 a pris connaissance d’un courrier anonyme daté du 2 mars 2022 et envoyé notamment au ministre fédéral de la Santé, aux bourgmestres de Wavre et Ottignies, à l’UCLouvain et à d’autres médias. De l’écriture au picrate, émanant d’informateurs secrets actifs au sein de la Clinique Saint-Pierre. Ils y dénoncent sans preuve un clan jugé « autoritaire » qui prendrait toutes les décisions (notamment) immobilières sans « réelle concertation ».

Quant à l’opportunité du déménagement d’Ottignies à Wavre dans un contexte où le « stop béton » est censé entrer en application à l’échelon européen d’ici à 2050, nous avons tendu notre micro à un des deux seuls conseillers communaux à avoir voté contre le dossier soumis au conseil communal wavrien, il y a un an. Membre des Engagés (l’ex-cdH), au pouvoir à Ottignies-Louvain-la-Neuve mais dans l’opposition à Wavre, le sexagénaire Benoit Thoreau exprime ses critiques quant aux excès de la bétonisation depuis belle lurette. Il a analysé les crues historiques de la Dyle et comparé la gestion des inondations à Wavre et à Louvain, une ville de taille comparable située en aval. Sans détour, il déclare que toute construction importante sur les collines proches de Wavre est à proscrire dès lors que le pouvoir communal rechigne à une politique résolument proactive sur le front des inondations :

« La ville de Wavre a étançonné des murs de manière spectaculaire et inutile là où la Dyle déborde en premier, au quai des Tanneries, estime Benoit Thoreau. Elle a commandé une étude sur le développement territorial et les inondations. Seulement commandé, vous comprenez ? »

Benoit Thoreau dit avoir été surpris par le vent d’opposition né au sein de la population, concernant l’arrivée d’un hôpital avec vue sur la Dyle. Lors de notre rencontre, Emmeline Van den Bosch, 24 ans, était présente. Cette psychologue et conseillère d’orientation est fille de commerçant, à Wavre. Depuis les inondations de juillet 2021, elle a publié plusieurs lettres ouvertes dans les journaux pour expliquer sa peur de nouvelles intempéries. « Dès qu’il pleut, je viens voir le niveau de l’eau. Je sais que cela débordera à nouveau, mais je ne sais pas quand », dit-elle. Benoit Thoreau et elle se sont croisésok à un échange organisé par le mouvement citoyen « Grands-parents pour le climat ». Ils disent partager la même inquiétude : l’inertie face à un danger évident.

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épisode suivant : Le rouleau compresseur. Disponible le jeudi 30 juin.

éPISODE 1

la clinique AVEC VUE SUR la dyle

9 Juin 2022

Philippe Engels, Raphaële Buxant et Thomas Haulotte

avec le soutien du fonds pour le journalisme en fédération wallonie-Bruxelles

La Clinique Saint-Pierre d’Ottignies peut-elle maintenir son projet de déménagement sur les hauteurs de Wavre, où les autorités communales l’accueillent à bras ouverts ? Le chantier s’annoncerait titanesque et le terrain est en pente. L’été dernier – qui a pu l’oublier ? –  la ville brabançonne a échappé de justesse à une terrible catastrophe, comme dans la vallée de la Vesdre. Il s’en est fallu de peu que la Dyle fasse éclater des ponts et des maisons. Encerclée par le béton, Wavre semble prête à prendre le risque de construire encore et encore. Quel serait l’impact de cet « Hôpital 2028 » ? Comment un tel investissement est-il décidé ? Nationale 4 sort ses bottes et vous emmène dans son sillage jusqu’en novembre. Premier constat de notre série/enquête : une étude détaillée a anticipé le « risque accru d’inondations » en cas de déménagement sur les terrains wavriens déjà achetés par Saint-Pierre. Au feu orange, a priori, on est censé freiner…

10 juin 2030

Le lundi 10 juin 2030. 12h45. Des sirènes retentissent depuis les hauteurs de Wavre. Venant de la Nationale 4 ou de la E411, des camions de pompiers et des ambulances cherchent à rejoindre le centre de la cité du Maca, à quelques centaines de mètres à peine. Les services de secours sont en alerte orange depuis deux jours. Cette fois, pour la tempête Olivia. Il y en a eu deux autres en mai. Il pleut violemment. Des éclairs déchirent l’horizon. Des trombes d’eau dévalent le bitume. Un ambulancier racontera sur les réseaux sociaux qu’il n’avait « jamais vu ça ». Mais on entend « ça » à chaque catastrophe depuis si longtemps.

Sur l’autoroute, en arrivant à la sortie 6, le conducteur jette un œil à gauche, direction le parc d’attractions Walibi, et le ciel lui apparaît gris enfer. Sous le pont, débouchant d’une autre bretelle latérale, un automobiliste voit l’eau ruisseler « davantage encore qu’aux précédentes intempéries ». Et gonfler aussitôt la Dyle, dont les affluents viennent de sonner l’alerte, à Ottignies et Court-Saint-Etienne. Sur leur application, des policiers wavriens reçoivent pour instruction d’empêcher tout accès au centre-ville. Car cette fois, il y a un vrai problème. À hauteur du quai des Tanneries, là où les eaux brunes rasent les murs dès qu’il pleut pendant trois jours, la N239 qui mène à la place Bosch puis à Louvain craque sous les flots. Plus loin, deux autres ponts vont lâcher, on l’aura assez dit.

Ce lundi-là, il faut croire que la chance abandonne la capitale administrative du Brabant wallon. Les secours comprennent qu’il y aura de nombreuses victimes. Comme redouté, la difficulté majeure est l’accès aux quais, aux rues enclavées par la crue soudaine de la Dyle. Des flancs de collines, des torrents difformes semblent converger vers une seule direction. Dans le bas de la ville, à 12h53, très exactement, les stations de mesure relèvent un débit de rivière supérieur à 55 m³ par seconde. En juillet 2021, le précédent record avait grimpé à 48. À cette vitesse et au-delà des 4 mètres de hauteur aux endroits sensibles, la Dyle n’est plus du tout la rivière aux jolis bacs de fleurs qui plait aux touristes hollandais. Elle peut vous faire éclater des maisons. C’est ce qui se passe dans le vieux centre commerçant de Wavre à ce moment précis : il n’y a plus de plan, il n’y a plus aucun passage pour les secours, c’est juste la panique. Interviewée dans les couloirs de la Clinique Saint-Pierre de Wavre, la cheffe des urgences déclarera à une heure de grande écoute qu’elle s’attendait à tout lors du déménagement de cet hôpital de référence de la banlieue sud-est de Bruxelles, un an plus tôt. À des soucis de compatibilité numérique, à des bugs organisationnels. Mais pas à ça : des blessés qui n’arrivent pas à bon port parce que l’eau a décidé d’affronter le béton.

Inondations à Wavre, juillet 2021. © Sebastian Nuñez

Sortez de ce cauchemar. Ouvrez les yeux. De 1996 à 2021, le nombre de parcelles bâties, à Wavre, a augmenté de 32,3%[1]. Sur ces terres sablonneuses et marécageuses, où les femmes et les hommes ont toujours eu le sang du commerce dans les veines, il y avait déjà plus de 1.000 hectares construits sous la forme de maisons, de fermes, de magasins ou d’équipements collectifs (écoles, centres de soin, administrations, etc), il y a vingt-cinq ans. En 2021, le compteur est passé à 1.434 hectares et 17 ares, pour être précis[2]. C’est énorme, c’est désormais plus d’un tiers du territoire dans un bassin de vie où les statistiques intègrent des villages bucoliques comme Limal voire Bierges.

Réoxygéné par ces poumons verts lors de la fusion des communes, le centre urbain de l’entité est gris depuis de nombreuses décennies. La « cuvette » que l’on peut apercevoir de l’autoroute Bruxelles-Namur, juste après la station d’essence en réfection, ne compte quasi plus aucun espace à bâtir. À chacun de ses points cardinaux, des bouts de zonings plus commerciaux qu’économiques enserrent cette ville de 34.500 habitant.e.s où la voiture a gardé une place privilégiée. À l’image de son point central de ralliement, la place Alphonse Bosch, qui est un… parking, Wavre est donc très « artificialisée », comme le pointent tous les spécialistes de l’aménagement du territoire. Elle est traversée par un cours d’eau qui sort de son lit tous les cinq ans. Elle est bordée de collines. Elle apparaît dans les tons jaune, orange ou rouge sur la cartographie des aléas d’inondation. Et pourtant, on y construit encore.

Pendant la décennie en cours, il faudra peut-être rajouter au décompte des surfaces bâties au moins deux chantiers d’envergure. D’une part, le projet « Rive Verte » est prévu à proximité du futur centre national de hockey. Quelque 335 logements résidentiels sur ce qui deviendrait le quartier le plus densément peuplé de Wavre. Une partie de ces 6 hectares ont bu la tasse lors des inondations de l’été dernier, mais au début mai, les promoteurs immobiliers ont maintenu leur séance d’information. D’autre part, il y a donc l’arrivée possible d’un grand complexe hospitalier au sud du centre-ville, là où se rapprochent trois grands axes routiers : la E411 vers Namur, la Nationale 4 et la N25. Auprès des gestionnaires privés de la Clinique Saint-Pierre d’Ottignies, le nom de code de ce méga-investissement, c’est « Horizon 2028 ». Si le saut de puce d’une ville rivale à une autre se réalise, Wavre accueillera un paquebot qui s’étendra sur 14,7 hectares de terres vertes.

les eaux dormantes

Ce projet-là a dépassé le stade des présentations publiques. L’asbl Clinique Saint-Pierre a reçu 140,8 millions d’argent public, elle a acquis les terrains, introduit un projet de Schéma d’orientation local (SOL) auprès des autorités communales et celles-ci lui ont donné leur feu vert, à la fin juin 2021. Des recours ont été introduits par des riverains; il n’y a pas encore de permis en bonne et due forme. Ces dernières semaines, des rumeurs de renoncement bruissent dans les couloirs de Saint-Pierre. La direction se tait. Mais en même temps, il est rare de laisser les pelleteuses et les grues au repos quand un projet est aussi avancé.

Maquettes du futur hôpital, à Louvranges. Une vision idyllique.

Que penser de l’impact environnemental de cet hôpital « dans un jardin », comme l’ont annoncé les architectes ? Nous avons voulu savoir ce qui en était dit avant les intempéries ravageuses de la mi-juillet 2021. Voici ce qui figure noir sur blanc dans la synthèse d’un document de plus de 200 pages, fourni il y a bientôt deux ans – par un bureau d’études – au collège communal de Wavre, composé d’élus libéraux et socialistes :

Le projet en question « va entraîner une imperméabilisation du sol sur de larges espaces du périmètre ». Lors d’un épisode pluvieux intense, ceci implique « un risque accru d’inondation » « par ruissellement des thalwegs situés en aval du site ».

Cela signifie quoi ? Que le béton accumulé dans ce « jardin » choyé par les architectes empêcherait les pluies de s’infiltrer dans le sol. Que des averses simplement intenses provoqueront un ruissellement des pluies dans le sens de la pente, sévère à certains endroits, c’est-à-dire en direction du centre-ville ou du quartier de Basse-Wavre. Et que le danger d’inondation augmentera précisément là où l’alerte a déjà été donnée à plusieurs reprises.

Le document en question date de novembre 2020. Il a été concocté par le bureau d’études XMU Urbanistes, établi à Namur et agréé par la Région wallonne. Ce n’est pas un document anodin : il s’agit d’un « Rapport des incidences environnementales », relatif au projet de grand hôpital. Il pointe un autre risque, lié à la gestion aléatoire des eaux usées, tenant compte de l’égouttage obsolète dans la zone, de la déclivité du terrain et du cas spécifique d’un hôpital de grande taille :

« Lors des épisodes pluvieux exceptionnels, sans temporisation des eaux pluviales (provenant du site hospitalier) et compte tenu de l’augmentation très substantielle des surfaces imperméabilisées, les égouts unitaires pourraient être surchargés et mis sous pression. »

À une échelle moindre, sans doute, notons que c’est exactement ce qui s’est produit en juin et juillet dernier en aval du quartier Courbevoie, à Louvain-la-Neuve : ces pluies intenses de l’été 2021 ont été renforcées par le ruissellement, le cours d’eau intermittent nié lors de la construction de ce nouveau quartier résidentiel s’est rappelé au souvenir des gestionnaires communaux, et toute cette eau a convergé dans le sens naturel de la pente, faisant sauter les taques des égouts surchargés et inondant le parking de la gare SNCB.

Dans un cas comme dans l’autre, une étude aura averti du danger.

[1] Source : CAPRu. Comme l’indique son site, la « Cellule CAPRuralité » est un groupe de recherche permanent spécialisé dans l’analyse et la prospective en matière de ruralité. Ses bureaux sont situés au sein du laboratoire d’Economie et Développement rural de la faculté agronomique de Gembloux.

[2] Sans compter les 207 kilomètres de voiries que comptent les trois entités communales (Wavre, Bierges et Limal).

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