Le 1er décembre 2019, Didier Reynders avait-il le profil idéal pour représenter la Belgique au sein de la Commission européenne ? Ministre des Finances et des Affaires étrangères depuis vingt ans, le libéral de 61 ans avait achevé son parcours belge sur les rotules. Si impatient d’accéder aux honneurs internationaux mais accablé par une litanie de scandales politico-financiers. Le Kazakhgate, les Fonds libyens, l’affaire de l’ambassade de Kinshasa ou celle des bijoux de l’Etat bradés à des firmes privées. En novembre et décembre 2019, j’avais publié une série de six articles qui, sur le site du magazine Médor, avait documenté cette désignation sous tension.
En avril 2021, j’ai publié « Le clan Reynders ». La couverture représentait un échange d’enveloppes. Sur la cover néerlandaise, Jean-Claude Fontinoy sortait de l’ombre. Lui l’éternel compagnon de route, le porteur de valises, l’interface entre la politique et les affairistes. Souvent suspecté, jamais poursuivi. Passionné d’immobilier et d’œuvres d’art. À l’époque, on ignorait les entrées d’argent liquide sur les comptes bancaires du commissaire Reynders ainsi que ses achats répétés de billets de loterie. Puis vinrent les perquisitions du 3 décembre 2024. Depuis, l’énigme judiciaire est simple : d’où vient l’argent ?
Philippe Engels, journaliste chez Médor et Nationale 4, auteur du Clan Reynders.
Peu de temps après les ennuis judiciaires de Didier Reynders, l’antiquaire Olivier Theunissen a voulu céder une partie de son patrimoine immobilier familial et il a transformé une discrète et « belle demeure brabançonne » en galerie d’art virtuelle. Résultat de la vente : 199.000 euros. Un montant nettement supérieur à la valeur estimée des lots. « Ce procédé pourrait s’inscrire dans un mécanisme de blanchiment », dit un expert consulté par Nationale 4.
Le dimanche 16 mars à 15 heures, Olivier Theunissen n’est pas présent dans les locaux ucclois de la salle de vente aux enchères Haynault. D’ailleurs, il n’y a ni vendeurs, ni acheteurs ce jour-là au n°9 de la rue de Stalle. Tout se passe en virtuel, via le web. Avis aux amateurs d’art et d’antiquités : il y a « l’entier contenu d’une belle demeure brabançonne » à se mettre sous la dent. Un total de 362 lots pour une vente online très mystérieuse. Avant le signal de départ, il a été possible d’aller découvrir les meubles, les peintures ou les objets en question en prenant rendez-vous à une heure et à une adresse convenue. Sur la photo de présentation de la vente, on pouvait voir la façade arrière de la « belle demeure brabançonne ». Rien de plus.
Nationale 4 est un média d’enquête qui approfondit une thématique par an (en 2025-2026, c’est le logement) et qui assurera le suivi de certaines investigations au long cours, comme ici l’affaire Reynders. Ce type de journalisme nécessite du temps. Sans l’aide financière de son public, Nationale 4 n’existerait pas. Merci de nous soutenir !
Dans la rubrique « Arts Libre » du quotidien La Libre, le 12 mars, le journaliste Philippe Farcy a maintenu le parfum d’énigme à trois jours de l’événement. Savait-il qui vend ? Sous le titre « Jolie vente d’une maison dans le Brabant wallon / Il y a dans le Brabant wallon des potentialités immenses de trouver de beaux objets », il a écrit ceci :
« Quelques achats auprès d’antiquaires bruxellois montrent par ailleurs qu’(ils) se firent dans les dernières décennies en chinant au Sablon ou à la Brafa. »
Pense-t-il à la galerie d’Olivier Theunissen ? Il attire en tout cas le chaland : « Le goût dans cette maison est sûr et bien senti. »
Cette maison sera en vente quelques semaines plus tard au prix de 2,2 millions d’euros via les agences immobilières Sotheby’s et Barnes. En fait, la belle demeure appartient aux parents de l’antiquaire Theunissen, dont la santé est devenue précaire. Dans le petit milieu fermé du Sablon, on a observé que l’homme décoré à deux reprises par le ministre des Affaires étrangères Didier Reynders, en 2012 et 2018, se montre très nerveux, pressé et préoccupé depuis les perquisitions menées chez son ami politique. Outre son mobilier existant, la maison aurait accueilli une série de lots effectivement en provenance du Sablon. Les photos reproduites ci-contre montrent que le moindre espace est saturé d’objets. « Il a mélangé les fonds de grenier et des pièces qui se trouvaient dans son magasin bruxellois », raille un insider.
D’un coup, la belle villa de la rue du Printemps, à Ohain (Lasne), s’est trouvée reliftée en galerie de vente. Juste à côté se trouve une maison dessinée par le même architecte. Elle aussi a été mise en vente au début de 2025, à 1.495.000 euros. Olivier Theunissen assure qu’il n’a « rien à voir avec celle-là ». Lui-même est domicilié à 1,5 kilomètres de là dans la même commune. C’est là que les policiers fédéraux sont venus perquisitionner, le 5 juin dernier, à la recherche de traces de blanchiment (lire notre article de lundi).
Auprès du fondateur de la salle de vente Haynault, Rodolphe de Maleingreau d’Hembise, Olivier Theunissen s’est senti à l’aise. Tous deux sont administrateurs de la société anonyme ITB-Tradetech qui s’est fait une spécialité dans la traverse ferroviaire. Combien a rapporté à Olivier Theunissen la vente d’art du 16 mars ? Les résultats se retrouvent sur le site web de la Gazette Drouot, considérée comme une référence dans la vente aux enchères en matière d’art. Au total, l’ensemble des lots vendus avait été estimé entre 102.000 euros (estimation basse) et 136.000 euros (estimation haute) par les organisateurs. Le résultat de la vente, lui, est de 199.000 euros. Auprès des autorités, c’est désormais un montant qui a une justification économique. Joli coup.
Des meubles, tableaux ou objets de décoration sont partis à plus de trois, cinq ou dix fois l’estimation de départ.
Quelques exemples :
Un cabinet du XVIIème siècle, petit meuble qu’on peut trouver à la galerie Theunissen et de Ghellinck du Sablon, a été vendu à 2.900 euros alors que la valeur estimée était entre 800 et 1.200 euros.
Une toile d’Hendrick de Clerck, l’Adoration des Mages, est partie à 15.400 euros alors que l’estimation variait de 5.000 à 7.500 euros.
« C’est un milieu où on fait beaucoup de noir et où on est habitué à manipuler des sommes. On peut y injecter du cash et acheter de petites choses, de la décoration, des peintures, etc., avec des montants d’argent qui ne sont pas exorbitants. Ça permet ainsi très vite de transformer de l’argent sale en des objets soi-disant de grande valeur. Ces objets peuvent circuler facilement d’une main à l’autre et être cédés à des prix supérieurs. »
Un expert, préférant l’anonymat.
Nous avons interrogé un spécialiste de la lutte anti-blanchiment. Voici son avis sur ce type d’opération :
« Mettre tous ces objets dans une belle villa et les vendre en ligne, il est clair que ce procédé pourrait s’inscrire dans un mécanisme de blanchiment. De manière générale, surtout quand on a du cash, voire beaucoup de cash, l’achat (et la revente) d’œuvres d’art est intéressant. Car on se trouve dans un milieu beaucoup moins contrôlé, transparent et réglementé que le système financier où les mécanismes de prévention, les obligations légales, les déclarations à des cellules anti-blanchiment sont devenus de plus en plus contraignants. C’est un milieu où on fait beaucoup de noir et où on est habitué à manipuler des sommes sachant que, le plus souvent, il s’agit d’un commerce à l’échelle internationale. On peut y injecter du cash et acheter de petites choses, de la décoration, des peintures, etc., avec des montants d’argent qui ne sont pas exorbitants. Ça permet ainsi très vite de transformer de l’argent sale en des objets soi-disant de grande valeur. Ces objets peuvent circuler facilement d’une main à l’autre et être cédés à des prix supérieurs. Les opérations génèrent un bénéfice immédiat et elles sont très difficiles à tracer. Dans cet ‘autre monde’ très sélect – le commun des mortels ne doit pas s’y aventurer en espérant vendre une statuette car il serait de suite repéré – on peut assez facilement obtenir de fausses attestations, de faux certificats. Les circuits préexistants sont difficiles à pénétrer. Les enquêtes judiciaires deviennent très difficiles car il y a désormais très peu de policiers spécialisés. »
Pourquoi Olivier Theunissen a-t-il réalisé ces ventes express d’immobilier et d’art, trois mois à peine après la mise en cause judiciaire de Didier Reynders ? Aurait-il aidé l’homme politique et/ou son bras droit Jean-Claude Fontinoy à blanchir de l’argent sale ? Avant même d’être perquisitionné le 5 juin, le même jour que Fontinoy, selon Le Soir, De Standaard et Le Vif, Olivier Theunissen a renoncé à son poste de juge consulaire à Bruxelles. Il vient aussi d’être mis en congé de sa fonction de vice-président de la Chambre royale des antiquaires de Belgiques. Auprès de Sudinfo, son associé Nicolas de Ghellinck a par ailleurs déclaré que leur galerie du Sablon allait fermer : « On arrête la boutique, a-t-il dit. Il n’y a plus assez de passage. On travaillera désormais par internet. Cette fermeture n’a rien à voir avec la perquisition. » Autant de décisions en cascade qui alimentent forcément le doute.