En Bord de Soignes

logement (a)social

Épisode 1

allo, la direction ?

6 novembre 2025

Philippe Engels

Dessin : ninon mazeaud

En Bord de Soignes est une société immobilière de service public comme il y en a 77 autres à Bruxelles et en Wallonie. Elle fournit du logement social dans trois communes de la capitale. Une de ses caractéristiques, aux yeux des associations qui ont su nouer un lien avec les locataires : le manque de transparence dans les décomptes de charges. « Soyez déjà contents d’avoir une habitation », c’est ce qu’entendent les occupants.

C’est au tour de Babette¹. Dans la petite pièce, chacun.e essaie de laisser s’exprimer l’autre sans trop lui manger la parole. On est à Auderghem en décembre 2024 et la question des débouchages reste centrale.

« Moi j’habite un des immeubles Lambin – il y en a quatre comme ça dans l’avenue. J’ai dit au concierge, je sais bien, il en peut rien, que la prochaine fois on allait lancer les seaux de m… par la fenêtre. C’est toujours la même chose, la colonne d’évacuation des eaux usées est trop étroite. Nous, dans notre appartement du deuxième étage, on écope quand ça déborde du wc, on remplit des seaux et on les vide dans le caniveau au rez-de-chaussée. Poum, poum, Bibi et Robert, on met dans les seaux en pleine nuit. »

Muriel intervient. Souvent, Muriel intervient. Elle fait partie des anciennes. Elle connaît la musique.

« C’est pas légal de payer pour le débouchage de cette colonne vers laquelle tous les éviers et les toilettes des six étages convergent. Or, quand on reçoit la facture, une fois par an, c’est marqué cinq, six fois. Débouchage, débouchage, débouchage… 375 euros, 375 euros, 375 euros… Mais nous, on les voit pas ces travaux… D’ailleurs c’est pas à l’intérieur des appartements que ça bouche. Quand on habite dans les étages inférieurs, on encaisse tout ce qui vient d’en haut. La canalisation principale est usée et encombrée depuis longtemps. Y a un problème d’entretien, de négligence, tout le monde le sait. »

Une des tours de la cité Lambin, à Auderghem.

Alphonse, le seul homme présent, a fait ses calculs aussi pour le gaz, l’eau, l’électricité.

« On paie beaucoup trop cher, c’est tout. Je viens du privé, je le sais. Quand on demande à la direction qu’elle justifie les surcoûts, elle ne peut pas. Elle dit que les factures sont chez le comptable. Moi, j’ai insisté, j’ai envoyé des courriers et d’un coup le total de mes charges a diminué de plusieurs milliers d’euros. »

Vient alors un court moment de silence et de gêne. Autour de la table, où se trouvent des gobelets de jus d’orange et quelques chips, les autres locatrices ont peur d’aller à l’affrontement avec la direction de la société En Bord de Soignes, on le comprend assez vite. Il ne faut pas dix réunions comme celle-là pour comprendre que cette peur, c’est « le » premier problème.

Nationale 4 est un média d’enquête qui approfondit une thématique par an (en 2025-2026, c’est le logement) et qui assurera le suivi de certaines investigations au long cours. Ce type de journalisme nécessite du temps. Sans l’aide financière de son public, Nationale 4 n’existerait pas. Merci de nous soutenir !

Opacité sur les charges

Luce intervient. Avec Olivier, elle anime le groupe de parole. Depuis le covid, même s’il y a eu des mois creux comme encore cet été, ces moments d’échange lors de permanences « logement-énergie » ont été maintenus un lundi sur deux. C’est de 16 à 18 heures, à la maison des jeunes de la chaussée de Wavre, pas loin de la cité Lambin inaugurée il y a un demi-siècle. Luce travaille pour la Fédération des services sociaux (FdSS), une asbl dont le siège social est à Anderlecht. « C’est vrai qu’on avait rarement vu ça… Une telle opacité et complexité dans les décomptes de charges ! », dit-elle lors de cette permanence de décembre 2024. Pendant deux ans, une petite équipe de travailleurs sociaux et de juristes se sont relayés auprès des locataires d’En Bord de Soignes, une des seize SISP (sociétés immobilières de service public) de la Région bruxelloise. Chercher à déchiffrer les factures, comprendre pourquoi les charges ont augmenté sans raison apparente, poser des questions aux dirigeants d’En Bord de Soignes.

Compte Facebook d'En Bord de Soignes, décembre 2024.
Source : Inter-Environnement Bruxelles (IEB), 2023.

À elle seule, cette société qui aime la discrétion gère un « parc » de 1.867 logements sociaux dans trois communes du sud-est de Bruxelles, à Auderghem, Watermael-Boitsfort et Woluwe-Saint-Pierre. Il y a dix ans, chaque commune avait « sa » société. En 2016, Les Habitations et Logements Sociaux (HLS) d’Auderghem ont absorbé leurs deux homologues pour faire des économies de gestion. Depuis, le ressenti est pire auprès de l’échantillon de locataires réunis par les deux assos les lundis après-midi et lors d’un souper au printemps, auquel assistent en général  40 à 50 personnes. « Mon proprio, c’est une entité juridique, souffle Julie. Avant la fusion, on avait les noms des fonctionnaires responsables, celui du gestionnaire technique. Aujourd’hui, c’est un bureaucrate qui n’y connait rien. Je crois qu’il ne sait pas taper un clou dans un mur. »

La peur de parler

Avant Luce et ses collègues spécialisés dans les questions d’énergie, Olivier Dubin et les Équipes populaires, où il est actif depuis un peu plus de six ans, avaient capté le malaise et réussi à nouer le contact avec les habitant.es. Pas évident, vu le manque d’effectifs et la crainte de représailles observée auprès des locataires. « Oui, oui, il faut qu’on en parle, de ça. C’est important », insiste-t-il.

Muriel :

« Je me souviens d’une réunion organisée par la direction il y a quelques années. À l’entrée, nous devions absolument indiquer nos noms et adresses sur une feuille. J’habite dans un appartement à deux chambres ; je n’ai pas envie de me retrouver dans un logement à une chambre si je me plains un peu trop ouvertement à leur goût. Déjà que, nous les anciennes, ils nous laissent dans les appartements les plus crades quand ils rénovent… »

Julie explique qu’on l’a fait passer auprès des voisins comme une personne « de mauvaise influence ». Nouria a constaté qu’on ne lui répondait plus à la centrale quand elle appelait avec un numéro reconnaissable. Marthe résume le message envoyé aux plaignants : « Vous devriez être contents d’être là. Si ça ne vous plait pas, partez ! »

Au croisement entre les avenues Van Hoorenbeeck et Stevens, une tour peu accueillante.

Ce lundi-là, à la maison des jeunes, le loyer moyen des personnes présentes est d’environ 500 euros charges non-comprises. À ce tarif-là, il est impossible de se loger dans le « privé ». Mais il faut pouvoir accepter les ponts thermiques, les souris et les rats dans ces maisons sociales très belles, de l’extérieur, à Watermael-Boitsfort. Il faut vivre dans un bâtiment contenant encore de l’amiante, comme à l’avenue Léopold Lambin. Il faut endurer la poussière mal contenue lors des interminables travaux d’isolation de l’immeuble à sept étages de l’avenue Jean Van Horenbeeck, à côté du cimetière d’Auderghem. Ou franchir la porte brisée et le hall sale de la tour voisine, réputée la pire des environs.

En février dernier, ces mois et années de travail social ont débouché sur une note collective envoyée par les deux associations aux directeurs et à la présidente d’EBDS, mais aussi aux échevins des trois communes et à la Société du logement de la Région bruxelloise (SLRB), censée chapeauter et contrôler l’ensemble du logement public dans la capitale. La note rédigée par la Fédération des services sociaux au nom du collectif s’est voulue constructive et « propositionnelle ». Son objectif était de briser le mur du silence qui s’est installé entre les occupants et les gestionnaires de la société fusionnée. Et d’obliger En Bord de Soignes à clarifier et objectiver les fameux décomptes de charges.

Les locataires n’ont pas osé aborder leurs questions de manière individuelle. D’où l’idée d’une note collective.

«Nous regrettons…»

« Nous saluons le fait d’avoir pu, à la demande de certains locataires, rencontrer les dirigeants des services d’EBDS », indique en guise d’introduction cette note envoyée le 3 février 2025. C’était le minimum étant donné les griefs formulés depuis de nombreuses années. « À la suite de ces contacts, une séance d’informations sur les décomptes a été organisée par EBDS pour les locataires, lors de laquelle certaines explications ont été apportées de manière collective. » Voilà pour les roses : il y a eu dialogue ; ce qui apparaît comme une victoire inespérée. Quant au pot : « Nous regrettons un manque de transparence générale et une incompréhension qui persiste pour l’établissement des décomptes de charges (…) Tout est mutualisé et ne correspond pas à la réalité des consommations propres. Les montants attribués à chaque ménage sont dès lors aléatoires et imprévisibles (NDLR, plus loin, le courrier relève que les modes de calcul appliqués ne correspondent pas à la consommation des locataires). Nous avons fait parvenir le détail de ces questionnements aux services d’EBDS mais nous n’avons pas constaté d’améliorations à ce jour. »

Sept propositions concrètes sont formulées. Parmi celles-ci figure la demande qu’en attendant la pose de compteurs d’eau froide et chaude, ces postes soient facturés de la manière la plus juste et la plus explicite possible (en fonction du nombre d’occupants). Et aussi la possibilité d’avoir accès aux justificatifs des factures ayant servi à établir le montant des charges communes. La note fait ici référence aux débouchages, par exemple. L’idée était de répondre au sentiment « d’injustice, de frustration et de colère » chez les locataires, « qui se trouvent parfois déjà dans des situations financières et/ou sociales difficiles ».

C’était écrit il y a neuf mois. Aujourd’hui, l’hiver approche, le gouvernement fédéral va serrer la vis budgétaire, la Région bruxelloise s’enfonce dans la pire crise politique de son existence et la réaction de la direction d’En Bord de Soignes, qui s’est engagée frileusement sur une partie des propositions, n’a pas vraiment convaincu les locataires. Nationale 4 y reviendra dans les prochains épisodes.

Avec les années, les beaux arbres qui ont résisté à l'urbanisation croissante se font envahissants dans la cité Lambin.

 


Les questions auxquelles nous voulons répondre durant notre enquête :

Comment vit-on l’hiver, l’été et quand il pleut fort dans les immeubles à appartements et les maisons sociales d’En Bord de Soignes ? Est-il difficile d’y trouver un logement ? D’où vient ce mutisme reproché à la direction, notamment dans le calcul des charges ? Est-ce la même chose à Anderlecht, Molenbeek, Liège ou Charleroi ? Comment s’insèrent les « parcs » de logements sociaux dans les villes ?