COURBEVOIE

Sous le quartier, le vide

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Commentaire

L'équipe de nationale 4

Mardi 24 mai 2022. En équipe, chez NATIONALE 4, nous nous demandons jusqu’où va le rôle d’un.e journaliste d’investigation. Après avoir recoupé nos informations, nous avons publié le contenu d’une étude hydrologique préfigurant en quelque sorte les débordements du parc Courbevoie et l’inondation du parking SNCB voisin, à deux reprises, au cours de l’été 2021. Cette publication, c’était il y a un mois quasi jour pour jour. Nos informations ont été présentées sur ce site à l’aide de dessins, de graphiques, d’images. Nous avons privilégié le temps long. Nous avons relevé par exemple que bien avant l’arrivée de l’UCL sur le territoire d’Ottignies et la construction récente du quartier Courbevoie, il y avait là un cours d’eau intermittent et que sa présence ainsi que le ruissellement des eaux  provenant de champs tout proches ont été négligés. D’où ces trombes d’eau qui ont noyé le parc et le fameux parking de dissuasion… Nous avons cherché à obtenir l’intégralité de cette étude hydrologique, qui remonte à 2019, commandée par l’UCLouvain auprès d’un bureau d’études indépendant. Malgré nos demandes insistantes, ni l’UCLouvain ni la ville d’Ottignies-Louvain-la-Neuve (OLLN) n’ont souhaité donner l’accès intégral à ce document. Dès lors, estimant que les inondations sont l’affaire de toutes et tous, nous avons mis sur la table les extraits essentiels de ce document. Il nous semble qu’ils pointent le doigt sur un problème de conception. Ceci a été longuement évoqué lors d’un conseil communal qui s’est tenu à Ottignies-Louvain-la-Neuve, le 26 avril 2022. Et depuis ? Rien. L’étude reste secrète. Principale formation d’opposition à OLLN, le MR a suivi le collectif citoyen Kayoux et demandé que l’étude déflorée par NATIONALE 4 vienne nourrir le débat démocratique. Qu’y aurait-il donc à cacher ? Pourquoi donc les autorités académiques et le pouvoir communal, qui se chiffonnent sur la gestion de la chose publique – le comble sur ces terres de savoir –, ne s’obligent-ils pas à un élémentaire devoir de transparence ?

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Inondations. Allô l'UCLOUVAIN ? Ici la ville

Mai 2022

Raphaële Buxant, Philippe Engels et Thomas Haulotte

On est bien d’accord. Si une étude hydrologique de 2019 annonçait les flots d’eau qui ont noyé les abords du parc Courbevoie et les étages “moins deux” et “moins cinq” du parking voisin, il faut en prendre connaissance. Mais où est ce document ?

Mardi 26 avril. Notre investigation sur les inondations dans la zone Courbevoie, à Louvain-la-Neuve, est publiée sur notre site nationale4.be, en accès libre. Il y a là un bout de dalle supplémentaire et un parking souterrain financé par la SNCB, un quartier résidentiel construit sur son dos et, à côté, un parc cerné de barrières métalliques depuis bientôt deux ans. Or, disons-nous, les bassins de ce parc sont sous-dimensionnés, abreuvés d’un trop-plein d’eau venant d’une zone « oubliée » de 17 hectares, située en amont de la N4. Ils débordent quand il pleut trop. Une étude commandée et détenue par l’UCLouvain existe. réalisée en 2019, deux ans avant les inondations de l’été dernier, elle préfigurait ce qui s’est passé et dégageait des solutions. Mais elle reste confidentielle.

La reprise du parc Courbevoie monte au conseil communal

 

Il est 22h en ce même mardi 26 avril 2022 quand le dossier relatif à la reprise du parc Courbevoie – par la Ville – s’invite pour la première fois au conseil communal d’Ottignies-Louvain-la-Neuve. Exerçant son droit d’initiative en tant que « partenaire issu de la minorité », le collectif citoyen Kayoux a introduit le point à l’ordre du jour. Il amène le sujet en débat. Là où il doit avoir lieu : dans l’espace démocratique.

L’enjeu, en très condensé : qui doit assumer le souci lié aux bassins d’orage ? L’UCLouvain est le propriétaire historique des terrains. La ville doit gérer l’égouttage. Les bâtisseurs et le promoteur immobilier pourraient être concernés, eux aussi. Quant à la SNCB et la Région wallonne (les contribuables, en fait), ils ont financé le mystérieux parking.

maison communale

 

Qui doit prendre ses responsabilités ?

Pendant 25 min, le porte-parole du collectif Kayoux s’appuie sur l’information fournie par NATIONALE 4 pour expliquer le nouvel état de la situation et poser ses questions.

L’exposé du conseiller communal Stéphane Vanden Eede est jugé « clair » et « pertinent » par le président d’assemblée et par plusieurs intervenants, y compris ceux de la majorité.

Puis vient le temps des réponses. Pour rappel, Ottignies-Louvain-la-Neuve reste dirigée par une coalition Ecolo/PS/Les Engagés (le nouveau nom du cdH).

En voici quelques extraits.

Les echevins et la minorité prennent la parole

Benoît Jacob, échevin de l’Urbanisme, issu du groupe Avenir (Les Engagés) ouvre le feu : pour sa part il met le focus sur le respect strict du permis.

Beaucoup d’habitants souhaitent l’ouverture du parc, nous aussi. On l’a annoncé et on fait le nécessaire pour qu’il ouvre le plus rapidement possible (…) Nous avons relevé tout ce qui ne correspond pas au permis (…) Une rencontre collège-UCLouvain a eu lieu le 1er avril (…) La réunion s’est tenue dans un esprit constructif avec un objectif identique : le bon sens et le bien commun (…) On n’a pas envie, même mouillé, d’un chat dans un sac. Voilà. On veut aussi nos garanties, rassurez-vous. Pour les bassins je passe la parole à Hadelin…
Benoît Jacob
Echevin de l'urbanisme

C’est au tour d’« Hadelin ». Hadelin de Beer, nouvel échevin écologiste des Voiries : il est en charge de la partie sensible du dossier, les « bassins ». Pour rappel Avenir et Ecolo se sont rentrés dans le chou en février dernier. La majorité a failli éclater. Voici ce qu’il déclare :

Il faut distinguer réouverture et reprise (…) On s’est engagés sur ça : les arbres, les bancs, les bordures, les haies, les pelouses, etc. Y a quelque chose sur laquelle la discussion n’a pas porté : ce sont les bassins d’orage. Pourquoi ? Car il n’est pas question de reprendre les bassins d’orage. Et c’est l’UCL elle-même qui l’a dit d’entrée de jeu. Pourquoi ? Parce que nous [l’UCLouvain] avons une garantie décennale là-dessus. (...) Quand on ouvrira c’est qu’on aura été d’accord sur tout sauf sur les bassins d’orage. (…) Il doit être fait un grand bassin d’orage dans le champ. C’est là : retenons l’eau avant qu’elle n’arrive (…) On se dirige vers ça. C’est clair dans la tête de tout le monde. ( …)
Hadelin de Beer de Laer
Echevin des Voiries

Julie Chantry intervient aussi. C’est la bourgmestre. Ecolo détient le poste depuis le 1er janvier 2000. Sa courte intervention balance entre « transparence » et « bonne gestion ». Elle ne s’exprime pas sur le fond.

(…) L’étude, nous ne l’avons à ma connaissance pas encore reçue. Commanditée par l’UCLouvain et n’étant pas une obligation du permis, nous-mêmes nous n’avons pas de droit sur cette étude (…). Cela fait plusieurs fois que j’entends à travers le media NATIONALE4 que la ville a soi-disant refusé l’accès. Mais c’est de la bonne gestion que de ne pas donner l’accès à un document sur lequel malheureusement nous n’avons pas de droit (…)
Julie Chantry
Bourgmestre

Puis vient le tour de Cédric du Monceau, ex-échevin de l’Urbanisme, membre du groupe Avenir. Son propos : prudence et changements climatiques.

Nous avons tous le même intérêt de faire au mieux et de rappeler la prudence qu’il faut. J’ai devant moi une note de 2012 du service travaux qui met exactement tous les problèmes hydrauliques qu’il y avait sur ce projet. Donc la ville était très consciente des problèmes et des enjeux (…) A présent nous devons avoir le souci du très long terme, compte tenu des changements climatiques, il y aura nécessairement de fortes intempéries, donc un besoin de l’ensemble de l’égouttage de LLN d’être ajusté.
Cédric du Monceau
Ex-échevin de l'Urbanisme

Le chef de l’opposition, Nicolas Van Der Maren, conseiller communal MR, prend alors la parole et demande clairement l’accès à la fameuse étude.

Vu les enjeux, vu la problématique, vu que ça intéresse tout le monde ici, vous devez demander à l’UCLouvain cet aval pour pouvoir communiquer sur cette étude (…) Je préfère baser mon propre jugement sur base d’une étude tel qu’elle a été faite en 2019 que sur base d’un article publié par NATIONALE 4. Il vaut mieux avoir accès à la source directement. Vu les doutes et les incertitudes soulevés, on ne peut pas dire " on ne peut pas vous la communiquer car ce n’est pas nous qui l’avons commanditée".
Nicolas Van Der Maren
Conseiller communal MR

Comme le prévoit le règlement communal, c’est à Kayoux que revient le dernier mot. C’est lui qui a mis le point à l’ordre du jour. Stéphane Vanden Eede :

Sur ce dossier et à partir de maintenant on demande qu’il y ait transparence et bonne gestion (…) La fameuse garantie décennale, c’est bien dommage que ce ne soit pas une garantie duo-décennale, puisque dans les dix ans logiquement, il ne devrait plus trop rien se passer. Et que généralement une garantie décennale porte sur les malfaçons de la construction. Je ne suis pas certain que si, même dans huit ans ils s’avéraient insuffisants, on pourrait attaquer parce que les bassins sont insuffisants. (…) Alors, on avait déjà un « éléphant » dans la pièce, avec l’UCL, maintenant on a des « taches aveugles » énormes. Pendant 10 ans on ne parle jamais de ce qu’il se passe en amont et quand on met le dossier sur la table, l’amont existe et les solutions existent. Pourquoi ne les a-t-on pas mises dès le départ ? Pourquoi avoir construit un P+R démentiel pour qu’il soit inondé de cette façon alors qu’il aurait pu être préventivement protégé avant de le construire ?
Stéphane Vandeneede
Conseiller communal Kayoux

11 secondes de silence clôturent le débat.

Conclusion : le groupe citoyen Kayoux et le principal parti d’opposition, les libéraux du MR, estiment – ensemble – que l’étude dont nous avons défloré le contenu devrait être rendue publique.

Deuxième évidence : la commune connait apparemment « la solution ».  La bourgmestre et les échevins ont-ils déjà accès à l’étude ? La bourgmestre Julie Chantry hésite, ne sait pas. Les échevins se taisent.

Hiatus entre l’uclouvain et la ville

Le lendemain, mercredi 27 avril, c’est la presse locale qui rebondit à son tour. Quentin Colette, du journal L’Avenir résume l’intervention de Kayoux au conseil communal, ne mentionne pas l’existence d’une étude hydrologique, mais interroge l’UCLouvain plus en avant et précise le hiatus entre les partenaires de la majorité : « Oui », peut-on déduire, les bassins d’orage feront bien partie de l’acte notarié de reprise du parc par la ville ; « non », l’UCLouvain, propriétaire des terrains, ne construira pas de bassin d’orage en amont. Voilà qui entre en dissonance avec les dires de l’échevin de Beer de Laer, la veille.

Aujourd’hui, on en reste là. Le béton coule, la construction du quartier se poursuit et on ne sait toujours pas qui assumera la responsabilité de ce qui ressemble à une erreur de conception. En cas de nouvelle inondation, on verra.

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PARKING INONDé, éTUDE CACHéE

AVRIL 2022

Raphaële Buxant, Philippe Engels et Thomas Haulotte

Ils et elles sont professeurs, hydrologues, habitant.es des lieux, guide nature, ingénieur.es.

Ce récit est aussi le puzzle de leur expertise, de leurs observations de terrain et de leur vigilance citoyenne.

À Louvain-la-Neuve, le plus grand parking-relais du Benelux, financé avec de l’argent public, a été construit à l’endroit d’une cuvette naturelle et d’un cours d’eau intermittent. Le mastodonte de béton y a pris place sur 2,5 hectares et par 16 mètres de fond. En juin et juillet 2021, le parking est inondé. Les bassins d’orage du parc « Courbevoie » mitoyen débordent. Des habitants font appel aux pompiers. Pourquoi ? Comment ? La réponse se trouve dans une étude de 2019 sur l’impact hydrologique de ces travaux d’extension de la ville. Ce document est maintenu secret. Nationale 4 en révèle des extraits. Les bâtisseurs ont cru que le béton arrêterait l’eau. Et c’est l’inverse qui s’est produit.

Il y a 500 millions d’années – Quand Le passé vient éclairer le présent

Au début du récit, il y a le plateau de Lauzelle, là-haut, à la pointe de la Hesbaye brabançonne. Il y a de ça 500 millions d’années, la terre à cet endroit et ses schistes se soulèvent. Le massif du Brabant est montagneux. Puis passe le temps, les océans vont et viennent, arasant peu à peu les monts pour ne laisser qu’une plaine inclinée. Dans cette zone d’estuaire, il y a 50 millions d’années, le sable se dépose en couche épaisse. Les limons éoliens viennent finalement recouvrir le tout, la terre y est riche.

Aujourd’hui, là où les entités d’Ottignies et de Louvain-La-Neuve se sont implantées, ce plan incliné persiste. Il est orienté nord-est/sud-ouest, filant de la E411 vers la vallée de la Dyle. Le dénivelé ? 60 mètres, tout de même. Nationale 4 vous invite à le parcourir à vélo, dans le sens de la montée, pour le sentir et le comprendre. Nous sommes bien en Brabant wallon. Ça grimpe…

Coupe topographique réalisée par Vincent Pourcelle, guide-nature.

À la surface du plateau, un sillon s’est creusé au cours des siècles au lieu-dit de « la Baraque ». Sur ses flancs, l’eau descend des champs de Lauzelle, au Nord, et là où se trouve le parc scientifique, au Sud.

Dans ce creux, mitoyen de l’actuelle Nationale 4, les eaux amoureuses de la gravité se sont accumulées. Elles affleurent en surface de l’éponge sableuse, formant une nappe d’eau superficielle.  Un « coulant d’eau », dit « de la Baraque », apparait par intermittence, permettant aux eaux de pluie de rejoindre la Dyle par la vallée de la Malaise. 

En 1800, les hommes qui y cultivent la terre le connaissent bien. Ils habitent en hauteur, le long de ce qui deviendra la N4, dans le hameau de la Baraque. Et ils dédient les terres de part et d’autre de la zone humide au pâturage car elles sont difficilement cultivables. Dans les années 1990-2000, les canards barbotent régulièrement dans ce cours d’eau dont le niveau fluctue. Les chevaux s’y abreuvent et les enfants y font les 400 coups.

Plan incliné
thalweg

En 1865, les cartes militaires renseignent avec précision ce creux – ou thalweg – de la Baraque.

La carte IGN de 2002 figure elle aussi l’existence de ce cours d’eau intermittent, passant sous la N4 à deux endroits. Ainsi, « on » savait. L’eau est là.

2000 – Une dalle immobilière et beaucoup d’eau à gérer

Quand l’UCL vient s’installer sur ce plateau de Lauzelle, son plan directeur² , approuvé en 1969, est clair : « Le site doit être la matrice de la ville. »³ Là où vient la nouvelle université, on promet de tenir compte du relief. Au centre se trouve une dalle de béton. Par-dessus, pas de densité maximum prévue. Les autorités académiques montent l’occupation à 250 logements par hectare. Une densité similaire au centre de Paris. Fameuse aubaine pour les promoteurs et… le propriétaire historique.

Tout autour, au gré des vallons, les maisons s’érigent sur la terre ferme, sous la forme d’un trèfle à cinq feuilles. Ainsi la ville se développe-t-elle sur une combinaison de gabarits de taille humaine et de rues entortillées, accrochés aux dénivelés naturels. On parle encore d’une cité modèle, d’une ville à la campagne.

Mais voilà qu’à l’aube des années 2000, la ville universitaire prend un nouveau tournant. Le centre commercial « L’Esplanade » ouvre ses portes en 2005, puis une excroissance de la dalle s’invite au milieu des vallons, non prévue dans le plan initial. C’est le projet « P+R & Courbevoie », lancé à partir de 2010.

Ce nouveau quartier fera couler beaucoup d’encre. Le long du boulevard de Wallonie, partant du centre-ville et remontant vers la N4, entre les quartiers de Lauzelle et de la Baraque, le lotissement Courbevoie et ses 650 logements s’érigent sur le dos d’un bout de dalle supplémentaire. Et en dessous ? Un parking sous-terrain géant de 3.300 places, censé détourner les navetteurs de la E411 et les emmener près de la gare SNCB. Enfin, ça, c’est le pari. Des études spécifiques interpellent. Déjà. Passons… Pour permettre la venue de ces deux projets surdimensionnés, le vallon ancestral est remblayé, le thalweg par où s’écoulaient toutes les eaux de la zone est déplacé et rehaussé, et ce sont 2,5 hectares de terre riche en alluvions qui sont ainsi imperméabilisés.

L’égouttage des eaux pluviales de la ville, lui, n’a pas été prévu pour assurer le coup. Il faudra donc gérer autrement les eaux d’écoulement de cette nouvelle dalle et de son cours d’eau contigu. Aux abords du mastodonte de béton, un réseau de quatre bassins d’orage est ainsi imaginé : les trois premiers tamponnent les eaux dans leur descente, le 4ème les récolte en contrebas dans un réservoir souterrain de 650 m³. À sa sortie, l’eau est bridée au régime de 30 litres par seconde, au maximum. Elle est dirigée vers un collecteur d’eau pluviale situé à l’arrière de l’Esplanade, à la hauteur du « Quai 20 », et finit sa course dans le lac.

Plan de situation
j
Principaux acteurs autour du parc

Ce grand complexe de bassins aux berges pentues reçoit le doux nom de « Parc de la Courbevoie ». De l’ingénierie immobilière. Accrochez-vous. Un : propriétaire des terrains, l’UCLouvain constitue la SA Courbevoie. Deux : elle demande au bureau Agua de dessiner le parc et ses bassins, et elle en confie la construction à deux géants de la brique, Thomas&Piron et Besix, réunis au sein de l’association momentanée « Les Jardins de Courbevoie ». Trois : à terme, il est prévu que ce parc commandé à titre de « charge d’urbanisme » soit rétrocédé à la ville d’Ottignies-Louvain-la-Neuve. Celle-ci en assumant dès lors la responsabilité et l’entretien.

2010 – L’étude d’incidences loupe l’enjeu hydrologique

Pour préparer l’arrivée du parking SNCB et celle du lotissement adossé, des études d’incidences sur l’environnement sont réalisées par le bureau ARIES. Datant de 2010 et 2011, elles notifient la faiblesse du collecteur en aval et la sensibilité de la zone : « L’enjeu hydrologique du projet n’est pas négligeable, le réseau d’égouttage en aval du projet montrant déjà actuellement des signes de saturation. L’implantation du parking impliquant l’imperméabilisation d’une grande portion de terrain, le projet pourrait, de plus perturber, l’alimentation de la nappe. »

Comment ne pas y voir un feu orange, tout de même ?

Les mêmes étude indiquent également que « Le site ne se situe pas en zone d’aléa d’inondation par débordement de cours d’eau. » Rien n’y est mentionné sur les risques d’inondation par ruissellement. Le « coulant d’eau » intermittent bien connu de ses habitants, et mentionné dans l’enquête publique préalable, n’est pas évoqué.  Et les eaux d’écoulement en provenance du bassin versant situé au-delà de la N4, en provenance de l’autoroute E411 ne sont pas du tout intégrées dans le calcul du dimensionnement des bassins d’orage. Ce sont donc 17 hectares situés en amont qui manquent à l’appel, soit 15 hectares de champ et 2 hectares de voiries (la N4 elle-même et l’échangeur 8A de l’autoroute).

Une omission de taille à laquelle ne réagit ni l’UCLouvain ni la Ville !

2020 – Des bassins sous pression, un hydraulicien s’interroge

En février 2020, à la demande des habitants de la Baraque, une visite du site est organisée. Professeur émérite en hydraulique, à l’UCLouvain, Yves Zech y participe. Une note de calcul sommaire lui est remise par l’ingénieur qui pilote la visite. Suite à l’analyse de cette note, à titre privé, le Pr Zech remet en cause le dimensionnement du bassin supérieur, le volume d’eau y entrant et la hauteur de ses murs. Il propose notamment d’inclure dans les calculs un temps de retour supérieur à 20 ans, afin de tenir compte des changements climatiques5. Ses questions adressées au bureau Agua, responsable de la conception des bassins, restent sans réponse.

Le 22 juin 2020, le promoteur « Les Jardins de Courbevoie » prend position. En réponse aux questions des habitants, il écrit ceci : « Concernant les questions posées par M. Zech, elles supposent qu’une étude soit à nouveau réalisée, bien plus globalement que sur le périmètre de nos ouvrages.  Nous vous renvoyons aux notes techniques et à l’étude des incidences qui ont accompagné les permis.  Nous n’avons pas l’intention de financer de nouvelles études sur un périmètre plus large où nous n’avons aucun rôle à jouer. »

Le promoteur botte en touche.

Eté 2021 – L’eau monte puis déborde

Les 4 et 30 juin 2021, à la suite de fortes pluies, l’eau monte donc. En aval, le bassin d’orage final, le 4ème, ne suit plus et déborde. En amont, à proximité d’habitations, l’eau grimpe à 4 centimètres du bord du premier bassin. Ça craint.

Juin 2021 - Débordement du dernier bassin, Boucle des Métiers
L'eau montera jusqu'à 4cm du bord dans le premier bassin

Puis, en juillet 2021, les fortes pluies de l’été provoquent des débordements conséquents sur les bassins en amont et en aval. Avenue Georges Lemaître, le collecteur d’eaux pluviales, dont la faiblesse est déjà connue historiquement, est dépassé par les événements. Les eaux en excès vont jusqu’à occasionner des dégâts à la station électrique de 36 kV située à proximité de l’Esplanade. C’est l’une des plus importantes de la région. En amont, les habitants doivent appeler les pompiers. Le parking géant de la SNCB est également inondé pendant plusieurs semaines. Déserté, vide, mais sous eau.

Juillet 2021 - Le parc déborde. En amont, en aval et dans le P+R

Mais d’où vient toute cette eau qui, depuis deux ans, arrive en surabondance dans cette zone proche de la gare et du centre ? La question paraît naturelle. Dans les milieux politiques et à l’UCLouvain, c’est le silence absolu.

Automne 2021 – Une étude cachée aux habitants depuis 2 ans

En octobre 2021, lors d’un comité de suivi du chantier des accès au P+R, les habitants apprennent avec surprise l’existence d’une étude hydrologique supplémentaire sur la zone Courbevoie. Commandée par l’UCLouvain, celle-ci a été réalisée en 2019 par le même bureau ARIES, qui a été à l’œuvre en 2010.  Une étude relative à la « gestion des eaux dans le cadre de l’aménagement du lotissement de Courbevoie à 1348 Louvain-la-Neuve ». Une étude éclairante sur la problématique des écoulements d’eau de la zone et sur les solutions préconisées.

L’Association des Habitants (AH) en demande une copie à l’UCLouvain. « C’est une étude technique qui ne concerne que la zone des accès au parking et non celle liée au lotissement », répond Nicolas Cordier, directeur de la société Inesu-Immo safs, le bras immobilier de l’UCLouvain.

Avril 2022 – Mais que contient cette étude gardée secrète ?

Nationale 4 a pris connaissance d’éléments édifiants de cette étude, apparemment secrète. C’est simple et lumineux à la fois. 

Pour la première fois, cette étude – datant de 2019 – prend en compte l’existence du bassin versant situé entre la N4 et la E411 et dont les eaux s’écoulent de facto dans les bassins d’orage du parc, via le thalweg naturel et historique de la zone. 

Ces hectares qui avaient été ignorés dans l’étude de 2010, l’étude confidentielle les met en lumière et permet de comprendre que les bassins de rétention du parc ont été dimensionnés uniquement pour le projet P+R & Courbevoie, soit 9 hectares. En omettant littéralement toute l’eau issue du bassin versant situé de l’autre côté de la N4, existante avant l’arrivée du projet. Soit, en effet, une bande de terre de 15 hectares et les 2 hectares de voiries voisines.

En rouge, les hectares non pris en compte dans le dimensionnement des bassins d'orage du parc Courbevoie

Petit focus sur le champ. Une balade sur les lieux ou encore le relevé cartographique ci-dessous permettent de visualiser ce bassin versant à double pente, mystérieusement « oublié » par les concepteurs du projet. Toutes les eaux du champ en question convergent à hauteur d’un point bas situé près du rond-point de la sortie 8A de l’autoroute.

Modèle numérique 2013-2014. Le dégradé de couleur permet de visualiser le relief du terrain de la zone concernée.
A gauche - En noir, la ligne de crête du bassin versant de la Malaise. En bleu les écoulements d'eau vers le rond-point 8a de la E411. A droite - Axes de ruissellement cumulé. Au cercle rouge s'y concentre l'eau issue d'une superficie de 20-50 ha.

Une canalisation passant sous la N4 ramène les eaux de ce champ vers le centre de Louvain-la-Neuve, via un collecteur qui existait lui aussi déjà bien avant le projet. Une sorte de « bassin » creusé à la va-vite et sans permis spécifique les recueille alors en bordure de la N4 avant de les conduire vers les bassins du parc Courbevoie, venant ainsi gonfler le flot des eaux en provenance du lotissement et de ses abords. Tout cela était prévisible depuis bien longtemps.

bassin pirate

Pourquoi l’étude de 2019, dont nous avons pu lire des extraits mais pas l’entièreté, n’est-elle pas rendue publique ? Veut-on occulter ses conclusions ?

Nous avons sollicité la ville d’Ottignies-Louvain-la-Neuve et la direction de l’UCLouvain. Voici leurs réponses. Elles indiquent une volonté évidente de conserver l’information.

« L’étude hydrologique réalisée par le bureau ARIES, en 2019, a été commandée par l’UCLouvain dans le cadre d’une réflexion plus globale qu’uniquement Courbevoie. Il s’agit d’une étude pour accompagner des réflexions internes que nous ne souhaitons pas diffuser. », indique Nicolas Cordier, le directeur de l’Inesu, une des filiales (immobilière) de l’Université.

La bourgmestre d’Ottignies-Louvain-la-Neuve, l’écologiste Julie Chantry, ne peut nous aider : « L’étude hydrologique que vous évoquez a été réalisée à la demande de l’UCL par le Bureau ARIES. La Ville n’ayant rien commandé, elle n’a aucun droit sur ces documents et n’a pas la légitimité de vous en communiquer le contenu, et ce même si elle en avait copie. C’est pourquoi nous ne pouvons que vous suggérer de solliciter l’UCLouvain à ce propos, et ne pouvons accéder à votre demande. »

Des solutions sont pourtant préconisées, sur le tard, par le bureau ARIES. Des solutions de rétention qui demanderont une prise de responsabilité face à la situation de fait. Et d’allouer du terrain et des infrastructures pour prendre en charge les flots. Sans quoi de nouvelles inondations sont à craindre. Mais à qui d’assumer ces travaux ? L’UCLouvain doit-elle prendre l’initiative ? Ou la ville ? Elles ont l’habitude de se renvoyer la balle. Ou alors y aurait-il eu vice de forme, ce qui embarrasserait les entreprises de construction, voire le promoteur immobilier ? Enfin, qu’en pense la Région wallonne, qui a financé les voiries et le parking SNCB ?

En attendant, les années passent, le silence se fige et rien ne bouge. Illustration : le parc est cerclé de barrières métalliques depuis… près de deux ans. Les jardins sont dessinés, l’herbe est verte. Les habitants n’y ont pas accès. Et jusqu’à présent, personne n’y comprenait rien.

En contrebas du quartier Courbevoie, c’est le chantier d’Infrabel qui a démarré. L’objectif consiste à prolonger les voies de chemin de fer, avec à la clé une nouvelle dalle sur-constructible en couverture. Ce qui reviendra à poursuivre l’imperméabilisation des sols. Sans qu’à nouveau, aucune étude sur la capacité du réseau d’égouttage n’ait été réalisée. Alors que ce chantier a lieu dans une zone classée par la Région wallonne en « aléa élevé d’inondation par débordement et par ruissellement ». Avec quelles nouvelles conséquences ?

¹ Nom d’emprunt

² Neuf principes ont présidé à la création de Louvain-la-Neuve. Ils  servent de guide au plan directeur qui a été à l’origine de la conception de la ville. Accessibles sur ce lien.

³ C’est-à-dire que « les structures géographiques du terrain, son relief, la végétation existante, etc. vont non seulement déterminer la forme de la ville, mais seront aussi une source de richesses formelles ».

⁴ Etude d’incidence environnementale du Parking et du lotissement Courbevoie, Octobre 2010 et Mars 2011

5 Cette demande a aussi été formulée par des habitants, dix ans auparavant, dans le cadre des multiples enquêtes publiques.

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Descente en gare de LLN

28 avril 2022

Philippe Engels, Raphaële Buxant et Thomas Haulotte

Soupçons de fraude sociale organisée, à Louvain-la-Neuve, où les travaux d’allongement de la gare ont débuté dans la confusion. 

Une dizaine d’agents ou inspecteurs chargés du contrôle des lois sociales et du bien-être au travail sont descendus, ce 28 avril, sur le chantier d’extension de la gare de Louvain-la-Neuve. Pour le compte de l’entreprise publique Infrabel, gestionnaire unique des infrastructures ferroviaires sur l’ensemble de notre territoire, la firme Franki y prépare l’extension des voies de chemin de fer en direction du nouveau quartier Courbevoie et du parking SNCB sur lequel ce lotissement est adossé. Pour ces travaux nécessitant de repérer, puis de déplacer les impétrants, parmi lesquels des conduites électriques à très haut voltage, Franki a elle-même fait appel à différents sous-traitants. Parmi eux : une petite société aux accents belgo-portugais, Belgium Full Services, utilisant des ouvriers africains.

La descente de police fait suite à une enquête publiée par NATIONALE 4, il y a un mois. Notre média en ligne expliquait les conditions de travail difficiles de ces ouvriers sénégalais ou angolais, emmenés en camionnette, logés ensemble à Bruxelles et opérant à proximité de câbles électriques sans être à chaque fois équipés de casques ou de tenues adéquates, selon nos constats. En mars, Belgium Full Services mobilisait (exploitait ?) encore 7 à 8 hommes sur ce chantier délicat. Dans ses derniers comptes annuels, cette micro-société bruxelloise affichait des effectifs de 4,2 équivalents temps-plein.

« Je peux vous confirmer la descente de l’inspection sociale, commente l’Auditeur du travail du Brabant wallon, Gautier Pijcke. Trois services étaient concernés : l’ONSS (Office national de sécurité sociale), l’Inasti (Institut national d’assurances sociales pour travailleurs indépendants) et le CLS (Contrôle des lois sociales). » Ce matin, il n’y avait que deux ouvriers sur le chantier. Aucune infraction flagrante ne semble avoir été constatée, sur le coup. « Mais, vous le savez, dit l’Auditeur, ce type de dossier nécessite un gros travail de vérification. »

Entre nos observations du mois de mars et celles d’aujourd’hui, le chantier semble avoir été sécurisé. Le trou dans lequel s’esquintait l’équipe de Belgium Full Services a été refermé. Les travaux en sont à une phase ultérieure.

Dans les milieux de l’enquête, on se dit « très préoccupés » par le développement anarchique des filières d’exploitation du travail dites « portugaises ». Différents auditorats du travail, en Brabant wallon et à Bruxelles, notamment, démontrent une volonté accrue d’en découdre avec les firmes privées ou publiques recourant à l’excès à la sous-traitance en cascade. Mais de nombreux observateurs insistent aussi sur le manque de moyens endémique pour lutter contre ce type de criminalité organisée.

Dossier à suivre.

Autour de la gare, le dumping continue

MARS 2022

Philippe Engels, Raphaële Buxant et Thomas Haulotte

À Louvain-la-Neuve, Infrabel a demandé à la firme Franki d’allonger les quais. Soi-disant pour rapprocher les navetteurs du plus grand parking du Benelux, toujours aussi vide. Dans les faits, ce sont des ouvriers africains pas trop bien équipés qui font le boulot ingrat : creuser la terre (sans doute) pour une croûte de pain.

La vie est un long chantier. Et les premiers beaux jours du printemps ont redonné le sourire aux ouvriers de toutes firmes, toutes origines et tous statuts qui s’affairent entre la Nationale 4 et la gare de Louvain-la-Neuve. Il y a là, en résumé : un bout de ville chic en construction (le quartier Courbevoie), un parc bien vert mais interdit d’accès par de hauts grillages¹ et enfin, juste à côté de la gare, une nouvelle zone livrée aux pelleteuses. Intéressons-nous à ce dernier petit chantier : le mystérieux allongement des voies de chemin de fer. Le schéma ci-dessous aidera les lecteurs et les navetteurs à s’y retrouver. Sait-on jamais.

Le quartier Courbevoie. À gauche, l'Esplanade. À droite, la N4.

Ce mardi ensoleillé de mars, Cheikhou² a ôté le pull vert où apparaît l’insigne de la firme Belgium Full Services. Il porte un casque jaune et semble équipé d’une tenue de travail sécurisée. Chaussures aux extrémités renforcées, pantalon à poches, t-shirt sobre et efficace vu les 20 degrés déjà claquants. Cheikhou est au bord du trou. Au propre. Juste à côté de lui, il y a un trou d’environ deux mètres sur cinq. C’est là qu’une équipe de 8 travailleurs sénégalais ou angolais creusent à la pelle, à la pioche et parfois au marteau-piqueur depuis plusieurs jours. La gare est à cent mètres. Il y a beaucoup de passage près du trou des manœuvres africains, souriants et ouverts à un brin de causette. Des étudiants, des cadres de l’UCLouvain ou encore l’échevin des Travaux d’Ottignies-Louvain-la-Neuve passent par là tous les jours, ou presque.

Écoutons Cheikhou, qui s’explique en français, la langue véhiculaire du Sénégal : « Je n’ai pas à me plaindre. Les conditions de travail sont meilleures que sur d’autres chantiers où on nous harcèle parfois, Belgium Full Services vient nous chercher en camionnette à Bruxelles où nous logeons dans des chambres de quatre, y a pas de boulot de week-end et je gagne 2.000 euros par mois. » Suit un énorme sourire. 2.000 euros, quand même !? Semai est venu d’Angola, une ancienne colonie du Portugal. Il dit avoir été en contact avec une société de ce pays partenaire de l’Union européenne. Il corrige en douce ce que dit Cheikhou : « Da para viver. » Traduit du portugais : ce qu’on reçoit, « ça va pour vivre. »

C’est quoi leur job ? Défaire la terre autour d’impétrants variés, dont certains ont été posés il y a quelques années à peine par le fournisseur de gaz et d’électricité Ores. Creuser le trou de manière prudente afin de déplacer ces fils et conduites et permettre un peu plus tard, d’ici la fin 2022, le fameux allongement des rails commandé par l’entreprise publique Infrabel. Et c’est dangereux, demande-t-on à Cheikhou et à un autre collègue de chez Belgium Full Services ? « Non, non, pas trop. » Nouveau sourire. Pendant ce temps, ils creusent, ils creusent puis évacuent la terre sablonneuse à la brouette.

Nous tournons la tête à nonante degrés et fixons la cabine haute tension de 36kV qui envoie du jus jusque chez GSK, à Wavre, et nous nous disons que, tout de même, ça peut être dangereux de travailler là, sur ces impétrants qu’il s’agit de repérer puis de déplacer pour laisser place aux rails.

Lorenzo, d’une autre firme de sous-traitance, confirme : « Oui, bien sûr qu’il faut faire gaffe ici. » Lui, il dirige une pelleteuse en contrebas. « Ces mecs, ils font à la main le boulot dont les Belges ne voudraient pas. Et bien sûr qu’ils ne touchent pas 2.000 balles pour ça. » Nous attirons l’attention de Lorenzo sur les jeans troués de certains travailleurs africains, leurs simples baskets ou l’absence de casque, à l’occasion. Il sourit jaune : « Vous pensez que ça les protégerait s’ils se prennent un câble ? »

Pour plus de renseignements, Cheikhou, Lorenzo, Semai et les autres renvoient vers le chef. Ils décrivent Denis, assez grand, des lunettes. « C’est lui qui donne les consignes », disent-ils. Il est contremaître chez Franki, un fleuron de l’industrie belge. « Le chef est là tous les jours. Enfin, aujourd’hui, il est déjà parti », rigole l’un deux. Allons voir Denis et Franki. C’est logique : sur l’affiche apposée aux barrières de métal qui annoncent les travaux la personne de contact, c’est ce Denis.

« Vous m’embêtez »

Nous téléphonons au chef. L’accueil est plutôt glacial. « Vous dites qu’il y a beaucoup de sous-traitants sur le chantier et personne de chez Franki ? Si, y a moi. Et puis, heu, grrr, zzz (y a du grésil sur la ligne), faut voir ça avec Infrabel, hein. » Ah bon ? Ils bossent pour qui, ces ouvriers, au juste ? Rendez-vous est pris le lendemain avec Denis. Ce mercredi-là, il n’y a plus de travailleurs sans casque ou en pantalon troué dans le trou. Le chantier est bien net. Deux cadres de Tuc Rail (Infrabel) et le chef de chez Franki ont repris le contrôle et font de grands signes de bras, comme lors d’une vraie réunion de chantier.

Nos questions portent sur la nature des travaux : les trois confirment les 3,5 millions d’euros de marché public, passé en 2019, pour l’allongement des quais sur 70 mètres. Mais pour quoi faire ? Oh ça, ils savent pas trop. « Nous, on allonge, on prépare la suite. » Quoi ? Un prolongement de la dalle historique de Louvain-la-Neuve afin de rejoindre le quartier Courbevoie et permettre la construction de beaux appartements ou d’un centre de bureaux ? « Euh, non, pas que je sache, jamais entendu ça », répond Denis de chez Franki. C’est pas un bleu, ce Denis. Il a la quarantaine et il a travaillé pour plusieurs noms connus dans le secteur de la construction.

Vous dites qu'il y a beaucoup de sous-traitants sur le chantier ? Il faut voir ça avec Infrabel...

Le contremaître de la firme Franki
Entre la gare et le parking. Attention, danger.

Nos questions piquent un peu. Un d’eux dit, d’un ton allusif mais zen. « Nous savons qui vous êtes… » Nous insistons surtout sur les conditions de travail, les équipements de sécurité et la firme de sous-traitance Belgium Full Services. Les réponses viennent vite, sauf lorsqu’il s’agit de Belgium Full Services. « Oui, c’est moi leur chef³, dit Denis. C’est moi qui suis chargé de vérifier leurs équipements. Les baskets, elles ont un bout renforcé et elles sont réglementaires. Les pantalons troués, ça arrive, ça, sur un chantier. Le casque, ils sont censés en porter un en permanence, mais je suppose qu’ils l’ont enlevé un moment. » Nous demandons si les ouvriers sous-traitants sont tous déclarés, en clair s’ils ont droit à une protection sociale en cas d’accident. Denis sort d’abord un « euh ». Puis il s’oblige à l’assertivité. « Ils sont déclarés. Sinon, ils ne seraient pas sur ce chantier. »

Nous lui disons que Belgium Full Services, c’est tout petit, même si aux dires des hommes en pulls verts, « la société est présente sur des tas de chantiers » et qu’ils viennent ici « puis chez CIT-Blaton » ou encore qu’ils seraient « vingt ou cinquante », « c’est difficile à dire ». Bref, à nos yeux, BF Services ressemble tout de même fort à une société qui fournit de la main-d’œuvre bon marché. Mais là, Denis, le chef, il nous arrête. « Pour ça, faut voir avec eux. »

Avec qui ? BF Services a un gérant au nom portugais impossible à tracer. Son site est creux comme une conduite à impétrants. Il y est proposé des « devis grauit » sans le « t » et de la spécialité en gros œuvres, au pluriel. Personne ne répond jamais sur le numéro fixe, correspondant au siège social de l’entreprise et à un domicile privé dans la banlieue flamande de Bruxelles. « Téléphonez à Youssef, dit Denis. Enfin, à son retour de congé. Il est actuellement à l’étranger. » Ça, nous le savons. Nous avons cherché le contact avec Youssef, dont le gsm apparaît sur le pull de travail des ouvriers africains. Mais on l’« embête » et il a demandé de resonner la semaine prochaine. Youssef comment ? Denis ne sait pas. Ils se sont vus une fois.

Une coquille vide

Belgium Full Services est née officiellement en 2018. Cette société découle du travail à la chaîne du notaire bruxellois Pablo De Doncker, spécialisé dans la création de petites coquilles vides d’une, deux ou trois personnes actives dans la construction ou le nettoyage. En 2017 et 2018, le nom de ce notaire a été cité dans une filière de fraude sociale organisée où intervenaient ces micro-boîtes fournissant de la main-d’œuvre portugaise ou brésilienne à très bas prix. En mai 2019, ce notaire issu d’un des dix plus gros bureaux du pays a été placé en détention préventive dans le cadre d’une affaire de fraude liée à un business de voitures d’occasion.

Mais revenons à Belgium Full Services. Au départ, il y a six ans, elle s’appelle Regenboog-Renovatie et elle a un responsable argentin. Puis, sous le même numéro d’entreprise, cette sprl va passer entre les mains de trois gérants différents et changer de siège à trois reprises. Dans ses derniers comptes annuels, BF Services, très endettée, annonce employer 4,2 équivalents temps plein et leur payer un total de 40.000 euros annuels. Le salaire d’un prof débutant.

Comment une société peut-elle présenter de si maigres résultats et s’avérer capable de mobiliser des équipes étoffées sur de grands chantiers publics comme celui de la gare de Louvain-la-Neuve (jusqu’à 8, le 18 mars) ? Denis, de chez Franki, s’en tire avec une pirouette. « Ce que vous évoquez, ce sont les comptes annuels de notre sous-traitant pour 2020. Là, on est en 2022. » A nos questions sur l’actuel volume d’affaires de BF Services et sa coopération avec Franki sur d’autres projets immobiliers, nous n’avons pas eu de réponse précise au siège social de ces deux sociétés.

Belgium Full Services déclare 3 travailleurs. Sur le chantier de la gare, il y en a 8. Et les ouvriers en pull vert parlent de 20 ou 50.

2018, le parking de dissuasion est vide. 2022, rien n'a changé.

Le silence est identique chez Willemen. Ce groupe flamand dont Franki est une filiale truste les beaux contrats auprès de l’État depuis plusieurs années, notamment à proximité des gares. En juillet 2021, un de ses chantiers emblématiques du moment a été placé sous scellés judiciaires. Il s’agit d’un projet résidentiel à Auderghem (Bruxelles), sur le site Delta View situé entre l’ULB et le nouveau complexe hospitalier investi par le Chirec. Les soupçons évoqués à l’époque par l’Auditorat du travail de Bruxelles, tels que répercutés par plusieurs journaux : « Trafic des êtres humains, mise à disposition illégale de travailleurs et usage de faux documents à des fins de fraude sociale ».

Ces dernières années, il a aussi été reproché à Infrabel (et à la SNCB) de fermer les yeux sur des infractions pénales comparables suite à divers travaux commandés à des firmes de renom du secteur de la construction. Sur le tracé du Réseau Express Régional (RER), par exemple. Ou lorsque le parking de dissuasion de… Louvain-la-Neuve a été érigé sur les terres de l’UCLouvain, où se dessinait le quartier Courbevoie.

De nombreuses enquêtes journalistiques ou syndicales ont mis en lumière le mode de fonctionnement vicié du secteur de la construction : les marchés publics sont le plus souvent adjugés sur le seul critère des prix. Et pour présenter l’offre la plus intéressante, les leaders du secteur, qui se coalisent généralement, intègrent dans leurs calculs une part de main-d’œuvre étrangère aux prix planchers. Moins de cinq euros de l’heure dans certains cas.

Pour débusquer ces manœuvres de l’ombre, l’État fait pâle figure, même si le ministre socialiste de l’Economie et du Travail Pierre-Yves Dermagne vient d’annoncer qu’il réfléchissait à des moyens renforcés pour lutter contre l’exploitation de travailleurs ayant fui l’Ukraine. En Brabant wallon, des sources concordantes indiquent qu’il n’y a tout simplement plus de réels moyens pour de grosses opérations de contrôles sur chantier.

¹ On y reviendra dans un prochain article

² Tous les prénoms ont été modifiés.

³ Un critère pour distinguer la sous-traitance autorisée et la mise à disposition illégale de travailleurs, c’est précisément le degré d’autonomie des équipes de sous-traitants. Des juges ont condamné des firmes sous prétexte que leurs chefs de chantier étaient les vrais et seuls donneurs d’ordres.

⁴ Médor, hiver 2020. Articles sur la filière brésilienne.

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