Une étude inédite pointe la double ou la triple peine subie par plusieurs milliers de locataires carolos. Outre le fait de vivre dans une passoire énergétique cumulant des soucis « importants » d’humidité, ce qui affecte leur santé, ils sont menacés d’expulsion sans réelle chance d’être relogés. Ceux qui restent doivent parfois continuer à payer leurs loyers alors que leur logement est déclaré inhabitable. Le Rassemblement wallon pour le droit à l’habitat (RWDH) et le syndicat Carolocataires Ensemble, qui ont coordonné cette étude trash, constatent un dangereux sentiment d’abandon. Or, l’hiver vient seulement de débuter.
La triple étude en question repose sur 60 témoignages recueillis récemment en porte-à-porte à Charleroi, sur un échantillon de 49 arrêtés d’inhabitabilité pris par les bourgmestres socialistes Paul Magnette puis Thomas Dermine en 2024 et 2025, mais aussi sur une série d’entretiens menés avec des échevins, des juges de paix et des magistrats en charge de la lutte contre les marchands de sommeil. Le tout a été validé par une juriste et une sociologue sollicitées par le RWDH et Carolocataires Ensemble dans le cadre d’un projet – Locareno – financé par la Région wallonne. Bref, il s’agit d’une enquête de terrain fouillée, qui concerne le parc privé, fondée sur une série de documents alarmants, inquiétants. Nationale 4 en diffuse aujourd’hui les principaux contenus.
Le 1er constat s’écrit en lettres noires assertives, de la même couleur que ces taches qui s’incrustent sur tant de murs de l’ancienne ville minière (lire l’épisode 1 de notre série, Mon logement me tue, daté du 10 juin). L’humidité, les infiltrations et les moisissures claquent aux yeux de celles ou ceux qui acceptent de les ouvrir. Plus de la moitié des témoignages recueillis par les deux associations de défense du droit au logement mettent l’urgence sur ce problème refoulé. 9 arrêtés d’inhabitabilité sur 10 font état de problèmes d’humidité « importants », caractérisés par la présence de moisissures sur une surface de plus de 3 mètres carrés [1].
L’enquête est inédite par sa manière de relier humidité sévère et précarité énergétique (celle-ci est souvent étudiée de manière spécifique) : résumé en trois phrases, les logements passoires [2] sont ceux où l’humidité est la plus problématique ; il faudrait donc s’attaquer à ces deux soucis de front ; or, ce n’est pas fait.
Illustration par ce passage clé de l’étude :
« Les situations d’insalubrité pourraient être le point de départ pour mener à des rénovations. Les travaux à envisager lors de l’amélioration d’un logement touché par de la condensation amélioreraient le confort thermique par la même occasion. »
Autre extrait :
« Isoler sans mettre en place une bonne ventilation pourrait renforcer les problèmes de moisissures », ajoutent les auteurs.
Comme l’ont rapporté plusieurs habitant.es à Carolocataires Ensemble, la réaction des propriétaires semble formatée. Ils accusent les locataires de ne pas aérer suffisamment, de cuisiner trop, d’encombrer des pièces, d’être négligents dans l’entretien. Ils leur demandent de… nettoyer les murs pour faire disparaître les traces noires.
Combien de personnes cela concerne-t-il ? Il reste difficile et politiquement sensible de chiffrer avec précision le nombre de victimes d’un logement malade, c’est-à-dire combinant un problème important d’humidité et d’isolation. Pour livrer une estimation qu’ils jugent prudente, le RWDH et le syndicat Carolocataires Ensemble se réfèrent à une analyse décapante du Centre d’études en habitat durable (le CEHD), rendue publique l’an passé, et sur des publications de l’Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique (l’IEWPS). Dans les deux cas, il s’agit de données à l’échelle wallonne [3]. Pour la seule ville de Charleroi, les extrapolations aboutissent à ceci : un minimum de 6.500 ménages locataires vivent actuellement dans un logement malade, estime Arnaud Bilande, le coordinateur du Rassemblement wallon pour le droit à l’habitat.
Cette estimation est assurément sous la vérité. Nationale 4 a pu suivre de près la confection de cette enquête. Dans des versions préliminaires, le chiffre de 10.000 avait été retenu. Il est possible qu’un quart des ménages locataires carolos vivent dans un logement dangereux pour la santé. Voire davantage encore [4].
Bronchites à répétition, allergies, troubles respiratoires : les auteurs de l’enquête dévoilée aujourd’hui parlent d’ « un problème de santé publique ignoré ». Un tabou sociétal et politique qui a des répercussions financières pour les habitant.es. Il leur faut consulter des médecins, acheter des médicaments. Et les impacts dérivés ne s’arrêtent pas là. Les problèmes de moisissures affectent l’image de soi des locataires. « Il est difficile de recevoir des amis chez soi sans éprouver de la honte, ce qui provoque de l’isolement social », disent les auteurs de l’étude, en écho à leurs constats sur le terrain.
Les victimes de ces logements toxiques osent rarement les dénoncer. C’est un autre apport de cette étude doublée d’un signal d’alarme auprès des autorités publiques. À Charleroi, beaucoup de travailleurs sociaux le savent, ces victimes préfèrent se taire parce qu’elles craignent de ne pas trouver mieux voire même de se retrouver à la rue. Le RWDH et Carolocataires Ensemble estiment qu’au vu de l’augmentation des loyers, renforcée par la transformation d’un paquet de maisons en colocations ou « coliving », et la rareté des habitations saines disponibles, il devient « quasi impossible de se loger décemment à Charleroi ». Ils ont donc analysé avec l’aide de la sociologue Lucie Martin un échantillon de 49 arrêtés d’inhabitabilité pris au cours des deux dernières années par la ville de Charleroi. Ici aussi, le constat est tranchant.
Les rapports techniques établis par l’administration pour justifier l’interdiction d’occuper les logements concernés sont en général « lacunaires ». Ils donnent la même importance à des carences très différentes, comme l’humidité et la luminosité ou comme la défectuosité des circuits électriques et l’absence de détecteurs d’incendie, « sans identifier les causes des problèmes ». Les propriétaires sont trop « rarement présents » à l’audition prévue dans le cadre de la procédure : 1 fois sur 5 seulement, les bailleurs se déplacent. Et le bourgmestre et ses équipes laissent faire. Pire, la ville prend parfois des arrêtés d’insalubrité pour des raisons futiles. Ce qui débouche en tout cas sur des résultats pénibles pour les occupants : « L’effet concret de la procédure visant à lutter contre l’insalubrité, note l’étude, est dans la plupart des cas une sanction des locataires : évacuations, logements vidés, ménages laissés sans solution de relogement. »
Le RWDH et Carolocataires Ensemble ont été plus loin encore dans l’analyse. Cette fois, avec l’aide d’une juriste spécialisée dans le droit au logement, Isabelle Verhaegen. Ici, c’est la « très forte imperméabilité » entre les démarches administratives et judiciaires qui est pointée du doigt. Ça peut paraître incroyable, mais même les juges de paix se méfient des autorités politiques. Quand ils doivent trancher un litige, ils ne tiennent pas compte des arrêtés d’inhabitabilité et des fameux rapports techniques incomplets de la ville. Dans ce cafouillis, « il arrive que des propriétaires attaquent en justice les locataires pour des loyers impayés, alors que les logements sont déclarés insalubres ». Quasiment jamais, des travaux de réparation ou de remise en état ne sont imposés d’office alors que la loi le prévoit. Les mécanismes de responsabilisation des bailleurs ne sont pas mobilisés.
Du coup, la loi du plus fort se renforce d’année en année. Le RWDH et le syndicat de locataires confirment que Charleroi est devenu un nouvel eldorado pour des proprios attirés par les gains engrangés en vitesse : ils relèvent une statistique à l’échelle de la Région wallonne indiquant que de 2019 à 2022, les loyers des logements insalubres ont augmenté de 23,5% (contre 9% pour l’ensemble des logements; source CEHD). Ceux qui mettent en location de tels logements insalubres sont du reste très rarement sanctionnés. Depuis novembre 2021, l’étude note qu’il n’y a eu à Charleroi que 7 constats d’infraction, dont 4 seulement transmis au parquet. 1 amende administrative de 5.000 euros a été notifiée. Quant à la lutte contre les véritables marchands de sommeil, elle progresse mais pas au point d’endiguer le fléau.
Quel est le coût global de cette inaction ? Elle conduit assurément à augmenter le nombre de logements vides, la pression sur le CPAS et le poids qui pèse sur les associations, considérées comme des pompiers du social. Dernier exemple en date : à Couillet, fin novembre, les colonnes de béton d’une tour de dix étages gérée en copropriété apparaissent d’un coup ( ?) très friables. L’immeuble risque de s’effondrer. Il faut l’évacuer en urgence. La ville se déclare sans ressource pour reloger les occupants, parmi lesquels des locataires. Les associations de défense du droit au logement sont appelées à leur chevet. Trop tard et sans concertation organisée.
Notes :
[1] D’autres données récoltées par le RWDH et Carolocataires montrent que le souci ne s’arrête pas aux frontières de Charleroi. Ainsi, à l’échelle de la province du Hainaut, le Service d’analyse en milieu intérieur (SAMI) a récemment indiqué que, sur un échantillon conséquent de 227 visites à domicile effectuées en 2024, tant chez des locataires que chez des propriétaires, 184 ont laissé voir un problème de moisissures, soit un peu plus de 80%.
[2] PEB F et G.
[3] Il faut éviter de comparer des pommes et des poires, et notons que certaines statistiques existent pour la Wallonie ou le Hainaut mais pas pour Charleroi (et l’inverse). Selon le Centre d’études en habitat durable de Wallonie, 190.000 ménages locataires sur le marché privé vivent à l’échelle de la Région dans un logement passoire. L’IWEPS, l’institut wallon de statistiques, indique lui que 25,8% des ménages locataires wallons sont concernés par des problèmes d’humidité.
[4] Rappelons au passage cette statistique méconnue : la part des logements occupés par des locataires est, à Charleroi, de 45,2%.
Nationale 4 est un média d’enquête qui approfondit une thématique par an (en 2025-2026, c’est le logement) et qui assurera le suivi de certaines investigations au long cours. Ce type de journalisme nécessite du temps. Sans l’aide financière de son public, Nationale 4 n’existerait pas. Merci de nous soutenir !
Beaucoup de locatrices ou locataires rencontrés par le syndicat Carolocataires Ensemble, actif depuis deux ans, préfèrent l’anonymat. C’est le cas de Léa, dont le prénom a donc été modifié. Elle est aux prises avec un multi-propriétaire bien connu (et craint) à Charleroi. Un balourd qui cherche à impressionner et y réussit en général. Voici son vécu.
Nationale 4 reprend in extenso ce récit extrait du rapport « Logements malades, action publique maltraitante, locataires en danger ».
« Léa loue un appartement depuis plusieurs années (dans une maison à deux étages du centre de Charleroi, NDLR). Une fuite d’eau située dans l’appartement du dessus provoque des dégâts au plafond de sa salle de bains. Elle demande au propriétaire de faire intervenir l’expert de l’assurance. Mais celui-ci, en venant sur les lieux, estime que le logement est insalubre et que l’assurance ne peut pas intervenir.
La ville intervient à la demande de l’assurance et un technicien établit l’insalubrité, en demandant au propriétaire de faire des travaux nécessaires. Celui-ci ne réagit pas et la procédure administrative suit son cours, jusqu’à la décision par le bourgmestre (Paul Magnette, PS) de prendre un arrêté d’inhabitabilité, le 1er juillet 2024, avec obligation de quitter le logement dans les trois mois.
Léa contacte le syndicat Carolocataires Ensemble, le 27 septembre 2024, désespérée car elle n’a pas pu trouver à se reloger. Aucune solution de relogement n’a été proposée du côté de la ville. (Léa) n’a pas fait appel dans les quinze jours et la décision est devenue irrévocable. Elle finira par trouver un appartement un jour avant la date fatidique…
Quelques mois plus tard, Léa informe le syndicat que son propriétaire l’a poursuivie en justice, car elle avait arrêté de payer son loyer après la prise de l’arrêté d’inhabitabilité. Elle a engagé une avocate et des frais. (Aujourd’hui encore) elle n’est pas sûre d’avoir gain de cause tant le propriétaire a tenté par tous les moyens de la décrédibiliser. Heureusement, elle a gardé de nombreuses preuves, photos et documents pour pouvoir se défendre. »
Face à un propriétaire ayant le même profil, Audrey a fini par quitter elle-même l’immeuble où elle louait un appartement, négligé, gangréné par l’eau, mal chauffé, exposé aux incendies et exploité comme une pompe à fric. Elle avait témoigné à visage découvert dans le premier épisode de cette série. Elle a lutté et rendu publique son histoire pour faire bouger les choses. Béatrice, elle, a subi des représailles après avoir osé dénoncer l’humidité qui l’avait obligée à déserter l’automne et l’hiver deux chambres de son appartement. Auprès du même proprio, Chantal a obtenu que soient percés deux trous d’évacuation d’air pour lui permettre de respirer un peu plus sainement.
Podcast réalisé par le PAC et ATD Quart-Monde, en 2024. Des Carolos racontent ce qui se passe derrière les murs.
Commentaire de Carolocataires et du Rassemblement wallon pour le droit à l’habitat, par rapport au vécu de Léa :
« Une situation totalement absurde, malheureusement pas isolée, qui démontre à quel point les locataires sont laissés seuls face aux bailleurs, qui n’hésitent pas à user de leur pouvoir pour les intimider. Elle met aussi en évidence la nécessité de réformer le système pour que les pouvoirs publics et la justice puissent réellement jouer leur rôle de garant du droit au logement décent. »
Ph.E