Des oies occupent la cité belgo-chinoise

Juin 2022

Philippe Engels, Raphaële Buxant et Thomas Haulotte

Voici le China-Belgium Technology Center (le CBTC, à Louvain-La-Neuve) comme Elio Di Rupo, Julie Chantry et la direction de l’UCLouvain préfèrent ne pas le montrer. L’humidité guette, des oies ont pris place dans le patio extérieur et de petits arbres poussent à travers le béton. Le meilleur de la technologie belge et chinoise, réuni ? À ce stade, le CBTC devient doucement le plus incroyable des grands travaux inutiles.

Les oies sauvages, les canards et les éperviers sont les premiers locataires du fameux CBTC, un ensemble de cinq hauts bâtiments dont l’inauguration avait été annoncée en 2018. Il y a de quoi rire jaune et douter de Wikipedia. Qui dit : « Implanté dans le parc scientifique de Louvain-la-Neuve, le China-Belgium Technology Center est le premier incubateur chinois d’entreprises technologiques en Europe (…) Ce projet permet de faciliter l’entrée des entreprises chinoises en Europe mais aussi l’implantation des sociétés européennes sur le marché chinois. » Autant tordre le cou à un canard, on est loin du compte. Depuis que le vent soutenu des derniers jours a bousculé les barrières métalliques qui « protègent » le site, celui-ci ressemble davantage encore à une cité fantôme. Un parfum d’abandon plane sur les lieux, donnant l’impression qu’ils ont été désertés d’un coup. Le site ressemble aussi à… une réserve naturelle. Les seuls bipèdes qu’on y croise sont pourvus d’ailes. Quand elles ne contrôlent pas les airs, les oies du CBTC campent devant les bâtiments sombres, comme s’il s’agissait de protéger le Capitole. Des rapaces guettent sur des clôtures. Le parking visiteurs est vert comme les champs. De petits arbustes poussent dans la cour centrale. Des taches d’humidité apparaissent sur les murs extérieurs, tagués.

La dernière annonce fracassante d’un ministre, au sujet de cet éden technologique, remonte à novembre dernier. C’est le journal L’Echo, réputé très fiable dans la couverture de l’actualité financière, qui l’a relevée. Le responsable wallon de l’Economie, le libéral Willy Borsus, répondait à une question écrite du parlementaire Olivier Maroy, membre du MR lui aussi et ancien journaliste. Il déclarait ceci : « Le CBTC est actuellement au stade de la réception provisoire du chantier et est donc prêt. Une société qui se présente aujourd’hui pour s’y installer peut être opérationnelle dans les deux prochains mois. Le CBTC est donc bien en mesure d’accueillir des sociétés au premier trimestre 2022. » L’été se profile, les canards prennent toujours plus de risques dans les eaux douteuses du petit bassin proche de l’entrée principale, et il n’y a pas vraiment de firmes innovantes en vue.

« Il y a cinq ans, il n’y en avait que pour le CBTC, à l’UCLouvain, propriétaire des terrains et partenaire historique du projet. Aujourd’hui, plus personne n’en parle. Celles ou ceux qui posent des questions comprennent vite qu’il faut passer au sujet suivant », raconte un professeur d’université.

Le tapis rouge

C’est le président chinois Xi Jinping et le Premier ministre belge de l’époque Elio Di Rupo qui ont parrainé la signature de la convention ouvrant la voie au centre néolouvaniste. Quand ? En mars 2014, à l’occasion d’une visite officielle du chef d’Etat chinois, qui avait emmené dans ses bagages les représentants de la firme United Investment, eux-mêmes basés dans la province de Hubei, à Wuhan. Cette société est censée faire tourner le centre et financer l’essentiel des travaux. Le chantier de construction a commencé en août 2017 et contrairement à ce qu’affirment les autorités régionales wallonnes, il n’a jamais vraiment abouti. Alors oui, les apparences sont sauves. On pourrait engager sa voiture vers des portiques de sécurité étrangement ouverts, on pourrait singer le scan d’un badge d’accès sur les boitiers existants, on pourrait même s’aventurer dans un ascenseur où l’éclairage fonctionne jour et nuit. Mais pour aller où ? Aucun des bâtiments ne semble opérationnel. La plupart sont restés au stade de la « réception provisoire », comme disait le ministre Borsus, il y a plus de six mois.

De quand date l’arrêt des travaux ? Comme pour la bretelle d’autoroute censée désengorger l’autoroute E411 et faciliter l’accès des automobilistes au parking P&R de la gare de Louvain-la-Neuve¹, à un kilomètre de là, personne ne peut répondre avec précision à cette question élémentaire. Au sol des rampes d’accès, envahi par les mauvaises herbes, on aperçoit une rallonge électrique, quelques traces du gros œuvre. Comme si, donc, le chantier avait été stoppé net par un événement inattendu.

Un coup de froid dans les relations diplomatiques belgo-chinoises ? Quand le Premier ministre fédéral Charles Michel a succédé à Elio Di Rupo, devenu son homologue wallon, il a lâché ceci : « Le CBTC est l’exemple à suivre de la coopération sino-belge. »

Une affaire secrète d’espionnage industriel ? Comme le signale la journaliste indépendante Franceline Beretti, la diplomatie française se montre discrètement sévère à l’égard de la Belgique. En octobre 2021, l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (l’Irsem, basé à Paris) a publié un long rapport détaillant « l’industrialisation des moyens d’influence » de Pékin ces dernières années et l’indolence belge à cet égard. Quelques lignes sont consacrées au CBTC de Louvain-la-Neuve. Il y est fait mention de « sérieux risques d’espionnage contre la recherche académique et technologique belge ».

Ni au niveau politique, ni à l’UCLouvain, on n’entend la moindre voix officielle dissiper ces vents contraires. Sur les murs inachevés du CBTC, près d’un accès principal, subsistent les traces de la pandémie de Covid-19, qui n’a rien arrangé. Chers ouvriers, ne pas se faire la bise, éviter de partager la même tasse, se tenir à 1m50 l’un.e de l’autre, porter le masque, et tchic et tchac. Ces dernières consignes d’un chantier abandonné il y a plus d’un an sont déclinées par la firme Besix en quatre langues : le slovène, le roumain, le portugais et le polonais. Les nouveaux standards du secteur de la construction, dirait-on.

Les plans initiaux prévoyaient l’arrivée de 200 entreprises au CBTC. Quelque 1.500 emplois allaient être créées dans ce complexe de bureaux d’environ 50.000 mètres carrés, bâti sur un terrain de 8 hectares valorisé par l’UCLouvain. Un hôtel et un centre de congrès étaient aussi prévus. Dans ce cheminement optimal, aux yeux des investisseurs chinois en provenance de Wuhan, quelque 300 appartements devaient être loués ou construits dans le centre de Louvain-la-Neuve, afin de loger les cerveaux venus de l’Empire du Milieu.

Depuis des mois, un panneau planté le long de la Nationale 4 cherche en vain à attirer le chaland. Louez une aile, ou deux, si vous le pouvez. La maquette de la « Smart Valley » y apparaît plus belle que nature. Des spécialistes de l’immobilier semblent douter de la possibilité d’affecter les lieux à un autre projet ambitieux. « L’ensemble a été construit avec une certaine cohérence, commente l’un d’eux. On ne transforme pas un centre de recherches, articulé sur de grands bâtiments indépendants les uns des autres, en un grand hôpital, par exemple. » Un hôpital ? Principal hub médical de la région, la Clinique Saint-Pierre se sent à l’étroit dans ses murs d’Ottignies. Elle veut déménager. Elle a prévu de bâtir du neuf sur les hauteurs de Wavre, à moins de trois kilomètres du CBTC, direction nord. De nouveaux hectares de terres vont y être artificialisés.

 ¹ 3.200 places, dont une soixantaine sont occupées, chaque jour, depuis l’inauguration officielle du 16 octobre 2017.

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